| identifiant | CG15-40081.md |
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| fait partie de | correspondance |
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| est validé | oui |
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| date | 1816/12/11 00:00 |
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| titre | Napoléon à Las Cases, chambellan |
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| texte en markdown | <body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG15</i> - 40081. - </b>À Las Cases, chambellan</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Longwood, 11 décembre 1816<sup>[^1]</sup></h2><p style="margin-bottom: 0cm">Mon cher comte Las
Cases, mon cœur sent vivement ce que vous éprouvez. Arraché, il y
a 14 ou 15 jours, d’auprès de moi, vous êtes enfermé au secret
sans que j’aie pu recevoir ni vous donner aucune nouvelle, sans que
vous ayez communiqué avec qui que ce soit, Français ou Anglais,
privé même d’un domestique de votre choix.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Votre conduite à
Sainte-Hélène a été, comme votre vie, honorable et sans reproche,
j’aime à vous le dire.<sup>[^2]</sup></p><p style="margin-bottom: 0cm">Votre lettre à votre
amie de Londres n’a rien de répréhensible<sup>[^3]</sup>.
Vous y épanchiez votre cœur dans le sein de l’amitié. Cette
lettre est pareille à huit ou dix autres que vous avez écrites à
la même personne et que vous avez envoyées décachetées. Le
commandant de ce pays ayant eu l’indélicatesse d’épier les
expressions que vous confiiez à l’amitié, vous en a fait le
reproche dernièrement, vous a menacé de vous renvoyer de l’île,
si vos lettres contenaient davantage de plaintes contre lui. Il a
par-là violé le premier devoir de sa place, le premier article de
ses instructions, et le premier sentiment de l’honneur. Il vous a
ainsi autorisé à chercher les moyens de faire arriver vos
épanchements dans le sein de vos amis, et de leur faire connaître
la conduite coupable de ce commandant. Mais vous avez été bien
simple, votre confiance a été bien facile à surprendre !!</p><p style="margin-bottom: 0cm">On attendait un
prétexte de saisir de vos papiers, mais votre lettre à votre amie
de Londres n’a pu autoriser une descente de police chez vous ;
puisqu’elle ne contient aucune trame ni aucun mystère. Qu’elle
n’est que l’expression d’un cœur noble et franc. La conduite
illégale et précipitée qu’on a tenue en cette occasion porte le
cachet d’une haine personnelle bien basse.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Dans les pays les moins
civilisées, les exilés, les prisonniers, même les criminels, sont
sous la protection des lois et des magistrats. Ceux qui sont préposés
à leur garde ont des chefs dans l’ordre administratif et
judiciaire qui les surveillent. Sur ce rocher, l’homme qui fait les
règlements les plus absurdes, les exécute avec violence, et
transgresse toutes les lois, personne ne contient les écarts de ses
passions.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Le prince Régent ne
pourra jamais être instruit de la conduite que l’on tient en son
nom, on s’est refusé à lui faire passer mes lettres, on a renvoyé
avec emportement les plaintes qu’adressaient le comte Montholon et
depuis on a fait connaître au comte Bertrand qu’on ne recevrait
aucune lettre si elles étaient libellés comme elles l’avaient été
jusqu’à cette heure.</p><p style="margin-bottom: 0cm">On environne Longwood
d’un mystère qu’on voudrait rendre impénétrable, pour cacher
une conduite criminelle et qui laisse soupçonner les plus
criminelles intentions.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Par des bruits répandus
avec astuce, on voudrait donner le change aux officiers, aux
voyageurs, aux habitants, et même aux agents que l’ont dit que
l’Autriche et la Russie entretiennent en ce pays. Sans doute que
l’on trompe de même le gouvernement anglais, par des récits
adroits et mensongers.</p><p style="margin-bottom: 0cm">On a saisi vos papiers,
parmi lesquels on savait qu’il y en avait qui m’appartenaient,
sans aucune formalité, à côté de ma chambre, avec un éclat et
une joie féroce. J’en fus prévenu peu de moments après. Je mis
la tête à la fenêtre, et je vis qu’on vous enlevait. Un nombreux
état-major caracolait autour de la maison. Il me parut voir les
habitants de la mer du sud danser autour des prisonniers qu’ils
allaient dévorer.
</p><p style="margin-bottom: 0cm">Votre société m’était
nécessaire ; seul vous lisez, vous parlez et entendez l’anglais.
Combien vous avez passé de nuits pendant mes maladies !<sup>[^4]</sup></p><p style="margin-bottom: 0cm">Cependant, je vous
engage, et au besoin je vous ordonne, de requérir le commandant de
ce pays de vous renvoyer sur le continent. Il ne peut point s’y
refuser, puisqu’il n’a action sur vous que par l’acte
volontaire que vous avez signé. Ce sera pour moi une grande
consolation de vous savoir en chemin pour de plus fortunés pays.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Arrivé en Europe, soit
que vous alliez en Angleterre, ou que vous retourniez dans la patrie,
oubliez le souvenir des maux qu’on vous a fait souffrir.
Vantez-vous de la fidélité que vous m’avez montrée et de toute
l’affection que je vous porte.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Si vous voyez un jour
ma femme et mon fils, embrassez-les. Depuis deux ans, je n’en ai
aucune nouvelle directe ou indirecte.<sup><font size="4" style="font-size: 14pt">
</font></sup><sup>[^5]</sup>
Il y a dans ce pays, depuis six mois, un botaniste allemand qui les a
vus dans le jardin de Schönbrunn, quelques mois avant son départ<sup>[^6]</sup>.
Les barbares ont empêché qu’il vînt me donner de leurs
nouvelles.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Toutefois,
consolez-vous et consolez mes amis. Mon corps se trouve, il est vrai,
au pouvoir de la haine de mes ennemis. Ils n’oublient rien de ce
qui peut assouvir leur vengeance. Ils me tuent à coups d’épingles
; mais la Providence est trop juste pour qu’elle permette que cela
se prolonge longtemps encore. L’insalubrité de ce climat dévorant,
le manque de tout ce qui entretient la vie, mettront, je le sens, un
terme prompt à cette existence<sup>[^7]</sup>,
dont les derniers moments seront un acte d’opprobre pour le
caractère anglais et l’Europe signalera un jour avec horreur cet
homme astucieux et méchant. Les vrais Anglais désavoueront pour
Breton.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Comme tout porte à
penser qu’on ne vous permettra pas de venir me voir avant votre
départ, recevez mes embrassements, l’assurance de mon estime et de
mon amitié. Soyez heureux.</p><p style="margin-bottom: 0cm"><i>Votre dévoué,</i><sup>[^8]</sup></p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"><i>Napoléon</i></h3><p style="margin-bottom: 0cm"><br/>
</p>
[^1]: La date est autographe.
[^2]: <span></span> Les deux premiers paragraphes ont été encadrés par Hudson Lowe qui en a autorisé la copie à Las Cases avant son départ de l’île. <span lang="en-US">Comme le porte la note sur l’original :
« What is marked by the pencil, count Las Case was allowed to
take copy of ».</span>
[^3]: Las Cases a été appréhendé à Longwood et mis en résidence surveillée après l’arrestation de son domestique James Scott, expulsé de l’île et porteur d’une lettre clandestine du comte à son amie anglaise Lady Clavering. Bien que les termes de cette lettre, dénonçant notamment les conditions de détention de l’Empereur, soient modérés, Hudson Lowe en dramatise l’effet, menace La Cases et son fils d’expulsion avant de se raviser. C’est alors que Las Cases, s’estimant atteint dans son honneur, refuse cette indulgence et demande lui-même à partir. Avant son départ pour Cape Town, et alors que ses papiers ont été saisis, Napoléon lui fait remettre cette lettre d’adieu par la voie officielle.
[^4]: Phrase encadrée.
[^5]: Paragraphe et phrase encadrés.
[^6]: Le botaniste Philippe Welle, de la suite du baron Stürmer.
[^7]: Le paragraphe et cette phrase sont encadrés.
[^8]: Expédition, Bibliothèque nationales de France, Ms, Anglais 5, Lowe papers, fol. 10. </body> |
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