CG15-38616.md

identifiantCG15-38616.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1814/03/23 00:00
titreNapoléon au général Clarke, ministre de la Guerre
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG15</i> - 38616. - </b>Au général Clarke, ministre de la Guerre</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Saint-Dizier, 23 mars 1814</h2><p style="margin-bottom: 0cm">Hier, j’ai passé la Marne au gué de Frignicourt. J’ai fait investir Vitry et j’ai fait sommer le commandant<sup>[^1]</sup>. L’ennemi a prodigieusement travaillé à cette place qui toutefois ne serait pas à l’abri d’un coup de main<sup>[^2]</sup>. Mais il y a dans la place y compris tout ce qui est rentré, environ 6 000 baïonnettes. Une pareille affaire pourrait être fort chaude et me coûterait beaucoup de monde. Je n’ai pas voulu la brusquer.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Le général Piré s’est rendu sur Saint-Dizier<sup>[^3]</sup>, y est arrivé à l’improviste, a tué le commandant prussien, a fait poser les armes à deux beaux bataillons et pris 5 à 600 voitures de boulangerie, de pharmacie, d’équipages et de bagages, etc. Il a envoyé une partie de la division à la poursuite sur le chemin de Joinville et a enlevé 80 superbes pontons<sup>[^4]</sup>. Ces prises nous auraient fait une ressource de 1 500 chevaux ; mais les paysans accourus de tous côtés les ont tous pillés et emmenés. Quant à l’équipage, nos chasseurs ont eu la bêtise de brûler les pontons, se croyant en l’air tandis qu’ils étaient soutenus. Notre cavalerie doit être entrée dans la nuit à Joinville, à Ligny et à Bar-sur-Ornain.</p><p style="margin-bottom: 0cm">J’ai par toutes les voies écrit à Metz pour tâcher d’en tirer une division.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Le général Pacthod a eu ordre de se retirer sur Sézanne avec les gardes nationales. Je vous ai mandé de diriger tous les régiments de marche sur Sézanne. Les deux parcs d’artillerie, chacun de 50 caissons, avec les gardes nationales et les 7<sup>e</sup> et 8<sup>e</sup> provisoires, ont ordre de séjourner à Sézanne où il y aura ainsi bientôt 10 à 12 000 hommes. Envoyez-y un bon général de cavalerie pour commander cette armée. Ce convoi va encore se grossir en cavalerie, infanterie et artillerie, et je lui donnerai alors ordre de venir me rejoindre, selon les événements qui vont se passer.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Je suppose que vous avez une correspondance suivie avec les ducs de Raguse et de Trévise. Il paraît que Blücher est à Fismes, qu’une garnison ennemie de 400 hommes est entrée à Châlons. Je ne sais ce qu’auront fait les ducs de Raguse et Trévise. S’ils ont marché sur Châlons comme ils en avaient l’ordre, vous le saurez avant moi. Comme ils ont fait sans raison un mouvement sur la Fère-en-Tardenois, je suppose qu’ils auront été sur Château-Thierry et qu’ils auront ensuite marché en avant. Je sais que le général Vincent était le 21 à midi à Épernay ; j’ignore ce qu’il aura fait le 22 dans la journée ; je n’ai point eu de ses nouvelles.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Mon mouvement surprend beaucoup l’ennemi. Je me porte directement sur sa ligne d’hôpitaux, convois et communications. Je prendrai ma ligne d’opérations sur Metz ou sur une autre quelconque de mes places.</p><p style="margin-bottom: 0cm">L’ennemi est entré le 21 au soir à Arcis, comme vous l’aurez vu dans le bulletin. Mais il n’a pas pu s’emparer du pont. Toute la journée du 22, nous avons tenu la rive droite de l’Aube, et on avait fait à l’ennemi dans la journée du 21 un mal tel que des personnes évaluent à plus de 8 à 10 000 hommes la perte qu’il a faite tant autour d’Arcis que pour forcer nos ponts. Quand il n’y en aurait que la moitié, ce serait une perte très sensible pour l’ennemi. </p><p style="margin-bottom: 0cm">Le duc de Tarente et le général Gérard ont dû partir ce matin du faubourg d’Arcis pour suivre notre mouvement par Sompuis et par le gué où a passé l’armée.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Je crois qu’aujourd’hui, de ma personne, je ne passerai pas Saint-Dizier, voulant attendre et recueillir ma queue.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Je suppose bien que l’ennemi accourra en toute hâte au secours de sa ligne d’opérations. Cela étant, l’ennemi évacuera Arcis-sur-Aube et Troyes. Vous pouvez aider à l’évacuation de Troyes en y envoyant le général Souham pour reprendre possession de cette ville. De là, il gardera mieux Nogent, Bray, et Montereau que sur les lieux mêmes. Aussitôt qu’il sera rentré à Troyes, il doit réorganiser le département et y faire exécuter le décret pour la levée en masse ; ce qui lui complètera promptement les bataillons de sa division. Instruisez le duc de Castiglione de mon mouvement. Il est difficile de pouvoir calculer positivement ce qui va arriver. </p><p style="margin-bottom: 0cm">La disposition morale de l’ennemi est mauvaise ; d’abord parce qu’il a été constamment battu, ensuite parce que les officiers particuliers et les soldats n’augurent rien de bon de cette croisade contre la France. La contenance des paysans les effraie, et l’idée d’avoir traversé tant de pays ennemis et laissé tant de places derrière eux, agit sans cesse sur leur imagination.</p><p style="margin-bottom: 0cm">J’ai pris le décret pour la levée en masse de Paris. Faites-la organiser. La régence aurait très bien pu prendre ce décret et éviter ces douze jours de retard.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Le duc de Bassano vous a écrit pour la conscription de 1815 et je vous ai fait connaître que dans l’état d’exaspération où sont les peuples, on ferait marcher, s’il le fallait, jusqu’aux femmes. Ne me renvoyez rien. Faites prendre tous les décrets par la régence. Que cette conscription marche sur-le-champ. Chaque commune peut envoyer ses conscrits sur Paris ou sur les places fortes, comme le duc de Bassano vous l’a mandé.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Il est nécessaire de ne m’écrire que les choses qu’il est indispensable que je sache, en chiffrant ce qui doit être chiffré, et d’avoir soin que les courriers aient de l’intelligence et passent par les traverses jusqu’à ce que la ligne d’opération soit bien établie.<sup>[^5]</sup></p><p style="margin-bottom: 0cm"><br/> </p><p style="margin-bottom: 0cm"><br/> </p> [^1]: <span></span> Le colonel von <span lang="de-DE">Schwichow.</span> [^2]: Alphonse Beauchamp voit dans l’obstination à investir Vitry la preuve que le génie militaire de Napoléon s’était « évanoui » devant les revers. L’importance stratégique de Vitry n’est en effet pas démontrée et les Français ont perdu une précieuse journée quand les alliés marchent sur Meaux. À partir de ce moment, le fil de la campagne échappe totalement à Napoléon, jusqu’à la nouvelle de l’investissement prochain de Paris. [^3]: Piré est entré dans Saint-Dizier le 22 mars vers 17 h. [^4]: Les pontons à l’inverse de ce qu’annonce Napoléon ont été brulés. [^5]: Minute, Archives nationales, AF IV 906, mars 1814, n° 124. Les Archives nationales conservent une seconde minute de cette lettre dont le texte est en grande partie chiffré.</body>