CG15-38280.md

identifiantCG15-38280.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1814/02/21 00:00
titreNapoléon à François Ier, empereur d’Autriche
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG15</i> - 38280. - </b>À François I<sup>er</sup>, empereur d’Autriche</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Nogent-sur-Seine, 21 février 1814</h2><p style="margin-bottom: 0cm">Monsieur mon frère et très cher beau-père, j’ai tout fait pour éviter la bataille qui a eu lieu. La fortune m’a souri ; j’ai détruit l’armée russe et prussienne, commandée par le général Blücher, et, depuis, l’armée prussienne, commandée par le général Kleist. Dans cette situation des choses, et quels que soient les préjugés que l’on ait à votre quartier général, mon armée est plus nombreuse en infanterie, cavalerie et artillerie, que l’armée de Votre Majesté ; et, si l’assurance de ce fait était nécessaire à ses déterminations, je n’ai pas de difficulté de le faire voir à un homme d’un jugement sain, tel que le prince de Schwarzenberg, le comte Bubna ou le prince de Metternich. Je crois devoir écrire à Votre Majesté, parce que cette lutte entre une armée française et une armée principalement autrichienne me paraît contraire à ses intérêts comme aux miens. Si la fortune trahit mes espérances, la situation de Votre Majesté n’en sera que plus embarrassante. Si je bats son armée, comment se retirera-t-elle de la France, dont la population est exaspérée au plus haut degré par les crimes de toute espèce auxquels les Cosaques et les Russes se sont livrés ?</p><p style="margin-bottom: 0cm">Dans cet état de choses, je propose à Votre Majesté de signer la paix, sans délai, sur les bases qu’elle-même a proposées à Francfort, et que moi et la nation française nous avons adoptées comme notre <i>ultimatum</i><sup><i>[^1]</i></sup>. Je dis plus, ces bases peuvent rétablir l’équilibre de l’Europe. Si l’on était parvenu à imposer d’autres conditions à la France, la paix aurait été de peu de durée.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Les plénipotentiaires des alliés à Châtillon ont présenté une note dont la connaissance porterait en France l’exaltation et l’indignation au plus haut point : c’est la réalisation du rêve de Burke, qui voulait faire disparaître la France de la carte de l’Europe. Il n’est pas un Français qui ne préférât la mort à subir des conditions qui nous rendraient esclaves de l’Angleterre et rayeraient la France du nombre des puissances. Elles ne peuvent être dans la volonté de Votre Majesté, et certes elles ne sont pas dans l’intérêt de sa monarchie. Que l’Angleterre veuille détruire Anvers et mettre un obstacle éternel au rétablissement de la marine française !... Mais vous, Sire, vous, quel est votre intérêt à la destruction de la marine de la France ? Votre Majesté, par les bases qu’elle a proposées à Francfort, devient puissance maritime : veut-elle que son pavillon soit outragé, violé par l’Angleterre, comme il l’a été constamment ? Quel intérêt pourrait avoir Votre Majesté à mettre les Belges sous le joug d’un prince protestant, dont un des fils montera sur le trône d’Angleterre ?</p><p style="margin-bottom: 0cm">Toutefois, ces espérances, ces projets sont au-dessus de la puissance de la coalition. La bataille qui aura lieu contre l’armée de Votre Majesté fût-elle perdue, j’ai des ressources pour en livrer deux autres avant qu’elle soit à Paris ; et, Paris fût-il pris, le reste de la France ne supporterait jamais le joug qu’on lui propose dans ce traité que la politique de l’Angleterre paraît avoir inspiré. Les convulsions de la nation quadrupleraient son énergie et ses forces.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Jamais je ne céderai Anvers et la Belgique. Une paix fondée sur les bases de Francfort peut seule être sincère et mettre la France dans le cas de s’employer uniquement au rétablissement de sa marine et à la renaissance de son commerce. Si Votre Majesté persiste à subordonner ses propres intérêts à la politique de l’Angleterre et au ressentiment de la Russie, et qu’on ne veuille poser les armes qu’aux conditions affreuses proposées au congrès, le génie de la France et la Providence seront pour nous.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Cette soif de vengeance de l’empereur Alexandre n’est pas fondée. Avant d’entrer à Moscou, je lui ai offert la paix ; à Moscou, j’ai tout fait pour étouffer l’incendie que ses ordres avaient allumé.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Au reste, 200 000 hommes sont en armes à Paris ; ils ont appris, par ce que les Russes ont fait, combien leurs promesses étaient fallacieuses ; ils savent quel sort leur serait destiné.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Je demande à Votre Majesté d’éviter les chances d’une bataille ; je lui demande la paix, une prompte paix, fondée sur la proclamation que le prince Schwarzenberg a publiée, sur la déclaration des puissances alliées du 1<sup>er</sup> décembre, insérée dans le <i>Journal de Francfort, </i>et sur les bases qui ont été offertes par le prince Metternich, le comte Nesselrode et lord Aberdeen au baron de Saint-Aignan<sup>[^2]</sup>, bases que j’ai acceptées et que j’accepte encore, quoique la position des alliés soit bien différente de ce qu’elle était alors, et qu’aujourd’hui, pour tout homme impartial, les chances soient pour moi.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Me sera-t-il permis de dire à Votre Majesté que, malgré tout ce qu’elle a fait contre moi depuis l’envahissement de mon territoire, et le peu de souvenir qu’elle a gardé des liens qui nous unissent et des rapports que nos États sont appelés à maintenir entre eux pour leur intérêt, je lui conserve les mêmes sentiments, et ne puis voir avec indifférence que, si elle refuse la paix, ce refus entraînera le malheur de sa vie et bien des maux pour tous les peuples, tandis que d’un mot elle peut tout arrêter, tout concilier, et rendre au monde, et surtout au monde européen, une tranquillité durable ? Si j’avais pu être assez lâche pour accepter les conditions des ministres anglais et russes, elle aurait dû m’en détourner, parce qu’elle sait que ce qui avilit et dégrade trente millions d’hommes ne saurait être durable.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Votre Majesté peut d’un mot terminer la guerre, assurer le bonheur de ses peuples et de l’Europe, se mettre à l’abri de l’inconstance de la fortune, et finir les maux d’une nation qui pour être ennemie est européenne, voisine et fut de tout temps en contact avec vous et vos ancêtre, d’une nation qui n’est pas en proie, non pas à des maux ordinaires, mais aux crimes de Tartares du désert, qui méritent à peine le nom d’hommes.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Je suppose que Votre Majesté ne peut me demander pourquoi je m’adresse à elle. Je ne puis m’adresser aux Anglais, dont la politique est dans la destruction de ma marine ; à l’empereur Alexandre, puisque la passion et la vengeance animent tous ses sentiments. Je ne puis donc m’adresser qu’à Votre Majesté, naguère mon allié, et qui, d’après la force de son armée et la grandeur de son empire, est considérée comme la puissance principale dans la coalition ; enfin à Votre Majesté, qui, quels que soient ses sentiments du moment, a dans ses veines du sang français.<sup>[^3]</sup></p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Napoléon</h3> [^1]: <span></span> Il s’agit de convaincre l’empereur d’Autriche, par tous les moyens, de se désolidariser des puissances coalisées. Cette entreprise sera contrecarrée par la signature du pacte de Chaumont, le 1<sup>er</sup> mars suivant. [^2]: Auguste de Saint-Aignan, ancien écuyer de Napoléon et ancien ministre plénipotentiaire en Saxe. Il est aussi le beau-frère de Caulaincourt. [^3]: Copie d’expédition, Archives nationales, 95 AP 14. [C 21344]</body>