| identifiant | den-2318 |
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| fait partie de | denon |
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| est validé | oui |
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| date | 1812/02/18 00:00 |
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| titre | Lettre n° 2318: Denon pour le ministre de l'Intérieur |
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| texte en markdown | <body> <h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none">DEN-2318 -</b> Denon pour le ministre de l'Intérieur</h1>
<h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">18 février 1812</h2>
A Son Excellence le ministre de l'Intérieur.
Monseigneur,
En réponse à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 9 du courant pour avoir mon avis sur des statues trouvées dans l'île d'Egine par des artistes allemands et anglais, qui les ont fait transporter à Zante et qui sont dans l'intention de les vendre le 1<sup>er</sup> novembre 1812, j'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence le rapport que M. Visconti vient de faire sur ces antiquités[^1]. Je partage ses opinions sur l'intérêt qui résulterait pour le musée de leur acquisition et sur le maximum du prix à en offrir, mais j'aurai l'honneur d'exposer à Votre Excellence que, bien que je juge cette acquisition nécessaire, je n'ose cependant pas trop insister, ne pouvant juger de la conservation de ces antiquités sur les croquis adressés et surtout calculant les difficultés et les frais énormes qu'il en coûtera pour les faire venir de l'île de Zante, maintenant au pouvoir des Anglais.
Si donc Votre Excellence, Monseigneur, se décidait à les acquérir, je crois qu'il serait nécessaire qu'on stipulât dans les conditions qu'avant de rien payer ces antiquités seraient amenées aux frais des quatre propriétaires par un bâtiment neutre au Havre, et qu'alors la somme que vous offririez serait acquittée.
Cette clause me paraît indispensable, et je pense qu'elle n'apportera aucun obstacle à la conclusion du marché, le sieur Gropius, fondé de pouvoirs des vendeurs, étant autorisé par le consul de Sa Majesté britannique résidant à Trikery sur le golphe \[sic\] de Volo à prévenir qu'il est et sera permis à tout amateur du continent de venir et aller librement à l'île de Zante pour prendre connaissance de cette collection, et qu'elle sera délivrée à l'acquéreur de quelque nation qu'il puisse être, sans égard aux rapports politiques dans lesquels son gouvernement pourrait se trouver avec celui de la Grande-Bretagne.
Note sur les sculptures grecques découvertes à Egine et déposées dans l'île de Zante.
Les dix-sept statues de marbre de Paros, dont quinze de grandeur presque naturelle, et un certain nombre de têtes et d'autres fragments trouvés dernièrement dans l'île d'Egine forment une <i><b>\[p. 99\]</i></b> découverte précieuse pour l'histoire de l'art, pour l'étude de l'archéologie et pour l'instruction des artistes, qui pourront voir dans ces nombreux restes quels étaient le style et le caractère de l'école grecque des sculpteurs d'Egine, si vantés dans l'Antiquité.
Comme la richesse et la prospérité des Egénites eurent un terme dans la guerre du Péloponnèse, la 88<sup>e</sup> olympiade, 428 ans à peu près avant l'ère vulgaire, ces ouvrages appartiennent sans doute à une époque antérieure.
Malgré les croquis informes qu'on nous a fait passer de ces figures, on peut juger par la grâce et la beauté de leurs poses que ces ouvrages sont d'un siècle où l'art s'était élevé à une grande perfection; ils sont probablement du ciseau d'Onatas ou de Cléon, statuaires célèbres de l'école d'Egine, et qui ont fleuri comme Phidias au 5 e siècle avant l'ère vulgaire.
La position des ruines du temple dont ces figures ornaient les frontons et qui était situé sur une colline, fait conjecturer, d'après Pausanias, que ces restes appartiennent au temple fameux de Jupiter Panhellénien. La négligence par laquelle ce voyageur si exact a omis la description du temple et des ouvrages d'art qu'on y remarquait, me fait trouver vraisemblable l'opinion énoncée dans la relation, et suivant laquelle ce monument à l'époque de Pausanias aurait été déjà en ruines. Je pense qu'il fût renversé dans la dernière catastrophe d'Egine causée par les Etoliens et après par les Romains au tems de la première guerre de Macédoine deux siècles environ avant l'ère vulgaire.
Quoique je n'adopte point l'opinion que les figures d'Ulysse, de Priam et d'Hélène se trouvent parmi ces statues, je suis d'avis que les héros représentés sont des héros de l'<i>Iliade</i>, et j'incline à croire que deux des trois archers sont Teucer et Pâris.
L'excellence des torses et des extrémités, qui paraît contraster avec une certaine sécheresse remarquable dans les traits des visages et dans l'exécution des cheveux et de la barbe, offre une circonstance qui n'est point étrangère au caractère connu des anciennes écoles.
Les chefs-d'œuvre, qui enrichissent les musée de sculpture antique et surtout le musée Napoléon, sont pour la plupart l'ouvrage d'artistes grecs qui ont vécu au tems de la grandeur romaine, ou du moins qui sont postérieurs à Alexandre le Grand. Excepté le bas-relief du Parthénon d'Athènes[^2] qui est maintenant au musée Napoléon, et qui a dû être exécuté sur les dessins et sous la direction de Phidias, il n'y a qu'un très petit nombre d'ouvrages qui appartiennent à cette époque si ancienne et pourtant si brillante de la sculpture grecque; on peut conjecturer que la Pallas de Velletri est à peu près de ces temps.
Ainsi l'ensemble des sculptures trouvées à Egine sera une acquisition précieuse et d'un genre unique; elle augmenterait considérablement la richesse et la curiosité du musée qui en ferait l'achat.
<i><b>\[p. 100\]</i></b> Le prix qui doit servir de base aux enchères est fixé à 10 mille sequins vénitiens, c'est-à-dire à 120 000 F environ. Suivant mon avis le total des dix-sept statues et de toutes les têtes et fragments trouvés dans la même fouille pourra être porté jusqu'au prix de cent cinquante mille francs. Je me borne à cette somme eu égard à la dimension des figures qui est un peu au-dessus de la grandeur naturelle, à leur mutilation, aux frais considérables de la restauration qui doit être exécutée en marbre de Paros, et qu'on ne saurait porter à moins de cinquante mille francs.
Les statues qu'on demande et qui pourront être accordées n'augmenteraient la dépense générale de l'acquisition que d'une somme en comparaison bien modique.
Il est essentiel, si l'acquisition de ces monuments est ordonnée, que la personne chargée de la faire marque exactement, d'après l'information et les notes des propriétaires, quelles sont les figures qui appartiennent au fronton du couchant, et quelles sont celles qu'on a trouvées du côté du fronton opposé. Sans cela on ne pourrait plus replacer ces statues dans leur ancienne disposition, circonstance qui doit contribuer beaucoup à l'effet général de leur ensemble.[^1]
Fait à Paris le 13 février 1812.
<h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Signé E. Q. V ISCONTI.
</h3>
[^1]: Les sculptures du temple d'Aphaia d'Egine furent achetées en 1812 par Louis Ier de Bavière et sont maintenant conservées à la Glyptothèque de Munich.
[^2]: Frise des Panathénées, saisie à la Révolution dans la collection Choiseul-Gouffier.
[^3]: Marie-Anne Dupuy, Isabelle le Masne de Chermont, Elaine Williamson, <i>Vivant Denon : Directeur des musées sous le Consulat et l'Empire correspondance (1802-1815)</i>, Editions de la Réunion des musées nationaux, Paris, 1999, Archives des musées nationaux, registre *AA8 p. 98, Denon |
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