| identifiant | CG1-2065.md |
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| fait partie de | correspondance |
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| est validé | oui |
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| date | 1797/09/21 00:00 |
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| titre | Napoléon à Talleyrand, ministre des Relations extérieures |
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| texte en markdown | <body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG1</i> - 2065. - </b>À Talleyrand, ministre des Relations extérieures</h1><p style="text-align: center"><br/>
</p><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Quartier général, Passariano, 5<sup>e</sup>
jour complémentaire an V [21 septembre 1797][^1]</h2><p><br/>
</p><p>J’ai reçu, citoyen ministre, votre lettre
confidentielle du 22 fructidor, relativement à la mission que vous
désirez donner à Sieyès[^2]
en Italie. Je crois effectivement, comme vous, que sa présence
serait aussi nécessaire à Milan qu’elle aurait pu l’être en
Hollande et qu’elle l’est à Paris[^3].</p><p>Malgré notre orgueil, nos mille et une brochures,
nos harangues à perte de vue et très bavardes, nous sommes très
ignorants dans la science politique morale. Nous n’avons pas encore
défini ce que l’on entend par pouvoir exécutif, législatif et
judiciaire. Montesquieu nous a donné de fausses définitions, non
pas que cet homme célèbre n’eût été véritablement à même de
les donner bonnes, mais son ouvrage[^4],
comme il le dit lui-même, n’est qu’une espèce d’analyse de ce
qui a existé ou existait ; c’est un résumé des notes faites
dans ses voyages ou dans ses lectures.</p><p>Il a fixé les yeux sur le gouvernement
d’Angleterre ; il a défini, en général, le pouvoir
exécutif, législatif et judiciaire.</p><p>Pourquoi, effectivement, regarderait-on comme une
attribution du pouvoir législatif le droit de guerre et de paix ?</p><p>Le droit de fixer la quantité et la nature des
impositions ?</p><p>La constitution anglaise a confié avec raison une
de ces attributions à la chambre des Communes, et elle a très bien
fait, parce que la constitution anglaise n’est qu’une charte de
privilèges : c’est un plafond tout en noir, mais bordé en or.</p><p>Comme la chambre des communes est la seule qui,
tant bien que mal, représente la nation, seule elle a dû avoir le
droit de l’imposer ; c’est l’unique digue que l’on a pu
trouver pour modifier le despotisme et l’insolence des courtisans.</p><p>Mais, dans un gouvernement où toutes les
autorités émanent de la nation, où le souverain est le peuple,
pourquoi classer dans les attributions du pouvoir législatif des
choses qui lui sont étrangères ?</p><p>Depuis cinquante ans, je ne vois qu’une chose
que nous avons bien définie, c’est la souveraineté du peuple ;
mais nous n’avons pas été plus heureux dans la fixation de ce qui
est constitutionnel que dans l’attribution des différents
pouvoirs.</p><p>L’organisation du peuple français n’est donc
véritablement encore qu’ébauchée.</p><p>Le pouvoir du gouvernement, dans toute la latitude
que je lui donne, devrait être considéré comme le vrai
représentant de la nation, lequel devrait gouverner en conséquence
de la charte constitutionnelle et des lois organiques. Ce pouvoir se
divise, il me semble, naturellement en deux magistratures bien
distinctes :</p><p>1°dont une qui surveille et n’agit pas, à
laquelle ce que nous appelons aujourd’hui <u>pouvoir exécutif</u>
serait obligé de soumettre les grandes mesures, si je puis parler
ainsi, la <u>législation de l’exécution</u> : cette grande
magistrature serait véritablement le grand conseil de la nation ;
il aurait toute la partie de l’administration ou de l’exécution
qui est par notre Constitution confiée au pouvoir législatif.</p><p>2° La seconde magistrature serait ce que nous
appelons aujourd’hui Directoire exécutif.</p><p>Par ce moyen, le pouvoir du gouvernement
consisterait dans deux magistratures, nommées par le peuple, dont
une très nombreuse, où ne pourraient être admis que des hommes qui
auraient déjà rempli quelques-unes des fonctions qui donnent aux
hommes de la maturité sur les objets du gouvernement.</p><p>Le pouvoir législatif ferait d’abord toutes les
lois organiques, les changerait, mais pas en deux ou trois jours,
comme l’on fait : car, une fois qu’une loi organique serait en
exécution, je ne crois pas qu’on pût la changer avant quatre ou
cinq mois de discussion.</p><p>Ce pouvoir législatif, sans rang dans la
République, impassible, sans yeux et sans oreilles pour ce qui
l’entoure, n’aurait pas d’ambition et ne nous inonderait plus
de mille lois de circonstance qui s’annulent toutes seules par leur
absurdité, et qui nous constituent une nation sans lois avec trois
cents in-folio de lois.</p><p>Voilà, je crois, un code complet de politique,
que les circonstances dans lesquelles nous nous sommes trouvés
rendent pardonnable. C’est un si grand malheur pour une nation de
trente millions d’habitants, et au dix-huitième siècle, d’être
obligée d’avoir recours aux baïonnettes pour sauver la patrie !
Les remèdes violents accusent le législateur ; car une
constitution qui est donnée aux hommes doit être calculée pour des
hommes.</p><p>Si vous voyez Sieyès, communiquez-lui, je vous
prie, cette lettre. Je l’engage à m’écrire que j’ai tort ;
et croyez que vous me ferez un plaisir bien sensible, si vous pouvez
contribuer à faire venir en Italie un homme dont j’estime les
talents et pour qui j’ai une amitié toute particulière. Je le
seconderai de tous mes moyens, et je désire que, réunissant nos
efforts, nous puissions donner à l’Italie une constitution plus
analogue aux mœurs de ses habitants, aux circonstances locales et
peut-être même aux vrais principes, que celle que nous lui avons
donnée. Pour ne pas faire une nouveauté au milieu du tracas de la
guerre et des passions, il a été difficile de faire autrement.</p><p>Je me résume :</p><p>Non seulement je vous réponds confidentiellement
que je désire que Sieyès vienne en Italie, mais je pense même, et
cela très officiellement, que, si nous ne donnons pas à Gênes et à
la République cisalpine une constitution qui leur convienne, la
France n’en tirera aucun avantage : leurs corps législatifs,
achetés par l’or de l’étranger, seront tout entiers à la
disposition de la Maison d’Autriche et de Rome. Il en sera, en
dernière analyse, comme de la Hollande.</p><p>Comme la présente lettre n’est pas un objet de
tactique, ni un plan de campagne, je vous prie de la garder pour vous
et pour Sieyès, et de ne faire usage, si vous le jugez à propos,
que de ce que je viens de vous dire sur l’inconvenance des
constitutions que nous avons données à l’Italie.</p><p>Vous verrez, citoyen ministre, dans cette lettre,
la confiance entière que j’ai en vous, et une réponse à votre
dernière.</p><p>Je vous salue.</p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Bonaparte</h3><p><i>P.S. </i>Mon frère[^5]
vous remettra cette lettre.[^6]</p>
[^1]: <span></span>Lettre datée du 3<sup>e</sup> jour complémentaire an VI (19
septembre 1797) dans la <i>Correspondance</i>.
[^2]: <span></span>Emmanuel-Joseph Sieyès (1748-1836), ex-abbé, l’auteur de <i>Qu’est-ce que le tiers-état ?</i> refuse une première
élection au Directoire, accepte ensuite une ambassade à Berlin
dont il reviendra pour renverser le régime de l’an III.
[^3]: Sieyès restera, provisoirement, à Paris, avant de devenir
ambassadeur à Berlin.
[^4]: <span></span> <i>De l’esprit des Lois</i> (1748).
[^5]: Louis Bonaparte, envoyé à Paris pour rétablir sa santé.
[^6]: Copie d’expédition, Archives nationales, épaves de papiers
Talleyrand, 215 AP 1.</body> |
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