CG13-32230.md

identifiantCG13-32230.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1813/01/07 00:00
titreNapoléon à François Ier, empereur d’Autriche
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG13</i> - 32230. - </b>À François Ier, empereur d’Autriche<sup>[^1]</sup></h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Paris, 7 janvier 1813</h2><p>Monsieur mon frère et cher beau-père, je reçois la lettre que Votre Majesté m’a écrite de Vienne le 20 décembre, en réponse à celle que je lui avais adressée de Dresde en date du 14. J’ai entretenu le lieutenant général comte de Bübna<sup>[^2]</sup>. Il m’a paru, d’après ce qu’il m’a dit, qu’on ajoutait foi à Vienne à beaucoup de choses que les bulletins russes ont débitées et qui sont entièrement fausses. Je n’ai jamais rencontré l’armée russe que je ne l’ai battue. Les Russes ne m’ont pas pris de canons et ne m’ont pas pris une seul aigle ; je dirais même qu’ils ne m’ont pas fait de prisonniers en front de bandière<sup>[^3]</sup>, si je ne comptais ce nombre de tirailleurs qu’on prend toujours dans une affaire, même quand on est battu. Ma Garde n’a jamais donné. Elle n’a pas tiré un coup de fusil et n’a pas perdu un seul homme devant l’ennemi. Cependant, selon les bulletins qu’a vus le lieutenant général Bübna, l’ennemi lui aurait pris quatre aigles. La supposition de la prise de onze mille hommes au duc d’Elchingen est une folie. Le récit de l’affaire de Krasnoïé où je me serais retiré au galop est une plate invention. La prétendue affaire du vice-roi est fausse. Il est vrai que du 7 novembre au 16 le thermomètre étant monté à 18 et même 22 degrés, 30 000 de mes chevaux, de cavalerie et d’artillerie sont morts ; j’ai abandonné plusieurs milliers de voitures d’ambulance, de bagages, par défaut de chevaux. Les chemins étaient couverts de verglas. Dans cette terrible tempête de froid, le bivouac est devenu insupportable à mes gens ; beaucoup s’éloignaient le soir pour chercher des maisons et des abris ; je n’avais plus de cavalerie pour les protéger. Les Cosaques en ont ramassé plusieurs milliers. Le général Sanson n’était pas chef d’état-major, mais chef de la topographie ; il levait une position, trente Cosaques le surprirent : le général de brigade Augereau<sup>[^4]</sup>, officier fort médiocre, était malade avec trois cents hommes ; il s’est laissé prendre dans son lit, après une vive résistance de ses soldats. D’autres officiers ont tous été pris isolés. J’ai fait de grandes pertes, mais les Russes ne s’en peuvent glorifier d’aucune manière. Jamais leur infanterie et leur cavalerie ne se sont plus mal battues que dans cette campagne. Leurs corps de Cosaques sont ceux qui ont le mieux fait dans le genre de guerre auquel ils sont propres.</p><p>J’ai voulu entrer d’abord dans ces détails non par une susceptibilité militaire, mais parce que cela m’a paru nécessaire pour que Votre Majesté juge bien le point où nous en sommes. Mon armée a souffert sans doute, elle a éprouvé de grandes pertes dans son matériel ; mais ces pertes fussent-elles bien plus grandes, les moyens de remplacement sont existants dans nos arsenaux de Dantzig et des places de l’Oder et dans ceux de mes places du Rhin qui suffiraient dix fois à mes besoins. J’ai acheté vingt mille chevaux qui sont rassemblés dans les dépôts de Hanovre, de Berlin, de Glogau, d’Elbing, de Kœnigsberg, de Posen et de Varsovie. J’en fais lever soixante mille dans mon empire, tant pour la cavalerie et l’artillerie que pour les équipages. Ils pourront passer le Rhin au mois de février.</p><p>Voici la situation actuelle de la Grande Armée que j’avais laissée entre Minsk et Vilna. Elle a mal à propos quitté Vilna où elle aurait pu rester ; mais le froid s’étant élevé à vingt-six degrés et la position en avant de Vilna n’offrant pas de villages, l’avant-garde eut beaucoup d’hommes gelés et un grand nombre vint chercher un abri dans la ville, ce qui décida le roi de Naples à repasser le Niémen pour prendre des cantonnements. J’ai aussi fait à Vilna des pertes en matériel. Le duc de Tarente<sup>[^5]</sup>, avec la division Grandjean<sup>[^6]</sup> et le corps prussien, occupe le Niémen. Le quartier général est à Tilsit. Le roi de Naples est à Kœnigsberg où se trouvent le quartier général et ma garde. La division Heudelet, nouvellement arrivée à Dantzig et composée de trois brigades formant dix-huit bataillons qui n’ont pas encore tiré un coup de fusil, occupe Wehlau, Intersbourg et Gumbinnen. La division Loison<sup>[^7]</sup>, qui n’a aussi pas tiré un coup de fusil, occupe Labiau. Les cinq divisions du premier corps que commande le maréchal Davout, les trois divisions du deuxième corps que commande le maréchal Ney<sup>[^8]</sup>, les quatre divisions du quatrième corps que commande le vice-roi, les deux divisions du neuvième que commande le duc de Bellune<sup>[^9]</sup> sont à Elbing, Mariembourg, Thorn, et occupent des pays très beaux et très abondants. Elles ont reçu de Dantzig un équipage de trois cents pièces de canon. Le prince de Schwarzenberg avec le septième corps autrichien et le général Reynier<sup>[^10]</sup> avec le 7<sup>e </sup>corps couvrent Varsovie. Les Bavarois se réunissent à Plotsk, les Wurtembergeois et les Westphaliens sont dirigés sur Posen et doivent pour la majeure partie rentrer chez eux afin de se compléter. Dans cette situation, la Grande Armée ayant de nombreux magasins à Dantzig, à Elbing, à Kœnigsberg, à Thorn, à Modlin, compte encore plus de 200 000 combattants, non compris la cavalerie démontée qui se rend dans les dépôts et sur l’Oder pour y recevoir des chevaux.</p><p>Voici maintenant les mesures que j’ai prises afin d’organiser les renforts nécessaires pour réparer mes pertes et me mettre à même d’entrer en Russie dans la campagne prochaine avec des forces d’un tiers plus considérables que celles de la dernière campagne. Un corps d’observation de l’Elbe se réunit à Hambourg, composé de six divisions, ayant chacune 14 bataillons avec l’artillerie et les équipages militaires. Ces 84 bataillons font partie des 100 bataillons de cohortes qui se composent d’hommes de 22 à 28 ans, depuis une année sous les armes. Je les avais levés sous le prétexte de défendre mes établissements maritimes contre les tentatives des Anglais, mais réellement parce que je pensais qu’il me convenait d’avoir en réserve des hommes plus âgés que les conscrits. Trois divisions formant 40 bataillons sont sur l’Oder où j’ai ordonné qu’elles hivernassent. Elles constituent un autre corps d’armée qui sera complété par les troupes du général Grenier<sup>[^11]</sup> qui arrive de l’Italie et qui vient de passer en Bavière. Le corps d’armée sera tout composé de vieux soldats. J’ai ordonné la formation à Vérone d’un autre corps de 40 bataillons qui pourra au mois de mars traverser le Tyrol et dont la marche serait raccourcie s’il convenait à Votre Majesté qu’il passât au travers de ses États. Enfin je réunis à Erfurt, Wesel et Mayence deux corps de 70 à 80 bataillons chacun, sous le nom de premier et second corps d’observation du Rhin. Ces cinq corps d’armée formeront plus de 300 bataillons, tous composés de Français et en grande partie de vieilles troupes tirées de mes camps des côtes et de mes garnisons de France et d’Italie. Ils pourront, ainsi que deux divisions de ma garde, être rendus sur l’Elbe et sur l’Oder au mois de mars. La Bavière, le Wurtemberg et la Westphalie reforment leurs contingents qui s’y réuniront. La Prusse me paraît disposée à porter le sien à 30 000 hommes. J’ai reçu du roi de Danemark les plus fortes assurances de ne pas se séparer de la cause commune et je dois compter pour la campagne prochaine sur le corps de 15 000 Danois qui a été placé pendant la campagne dernière sur les côtes de la Baltique pour s’opposer à toute descente des Anglais ou des Suédois, comme de mon côté j’aurai toujours sur l’Elbe un corps de 30 000 hommes prêt à marcher au secours du Danemark. Quant à la France, il est impossible d’en être plus satisfait que je le suis : hommes, chevaux, argent, on m’offre tout. Heureusement, mes mesures étaient prises d’avance et je n’ai besoin d’aucun mouvement extraordinaire. Mes finances sont en bon état ; mon budget de 1813<sup>[^12]</sup> que je viens d’arrêter m’assure 1 100 000 000 F. en argent et j’ai convoqué au premier de février le Corps législatif pour lequel il est d’usage de publier tous les comptes. Si, comme je ne puis en douter, l’Autriche, le Danemark, la Prusse ne changent pas de système, je ferai la guerre avec mes recettes ordinaires. Si Votre Majesté veut faire marcher les nouveaux 30 000 hommes que je lui ai demandés, je ferai volontiers un traité de subsides pour que le parti qu’elle prendra ne soit pas onéreux à ses finances. Le lieutenant général de Bübna m’ayant parlé de l’Espagne, je lui ai montré les états de situation qui étaient sur mon bureau et qui présentent en Espagne un effectif de 300 000 hommes et un présent sous les armes de 260 000. Votre Majesté sait ce que les Anglais peuvent opposer à ces forces. Il suit de cet état des choses que le résultat de la campagne prochaine ne saurait être douteux. Du mois de juillet au mois d’octobre, on est sûr de n’avoir point à essuyer dans le climat de la Russie de froids extraordinaires.</p><p>La conséquence de tout ceci doit être que je ne ferai aucune démarche pour la paix, parce que les dernières circonstances ayant tourné à l’avantage de la Russie, c’est à ce cabinet à faire des démarches s’il juge bien la situation des affaires, que cependant je ne me refuserai point à celles que Votre Majesté veut faire. Tout ce qui peut prouver ma déférence à ses conseils et contribuer à lui faire jouer un rôle agréable me convient. Votre Majesté sait à quelles conditions je puis faire la paix avec l’Angleterre, puisqu’Elle a vu la lettre que mon ministre avait écrite au ministre anglais avant notre entrevue de Dresde.</p><p>Quant à la Russie, je ne me refuserai pas à une paix honorable pour toutes les parties belligérantes. Mais il est bien entendu qu’il n’est pas en mon pouvoir de revenir sur aucune des dispositions consacrées par nos lois constitutionnelles ; aucun des pays réunis par des sénatus-consultes ne peut être un objet de négociations, ni avec la Russie, ni avec l’Angleterre. Je céderai sur le traité de Tilsit, en ce qui peut compromettre l’entière indépendance de la Russie, mais je n’abandonnerai pas un seul village du duché de Varsovie et je ne souffrirai pas que la Russie reçoive aucun accroissement du côté de l’Autriche, de la Prusse, de la Turquie ou de la Suède. Votre Majesté connaît à présent mes affaires et mes vues comme moi-même. Je suppose que cette lettre et les sentiments que je confie à Votre Majesté resteront entre Elle et moi ; mais Elle peut, en conséquence de la connaissance qu’elle a de mes dispositions, agir comme Elle le jugera convenable dans l’intérêt de la paix. Je ne pourrais avoir de l’éloignement pour traiter avec la Russie que dans le cas où elle aurait réellement obtenu une victoire sur mes troupes ; mais, quelque sentiment que puisse m’inspirer l’excès de la jactance des Russes, j’en fais le sacrifice à l’amour de la paix dont l’Europe a réellement tant de besoin. En parlant loyalement à Votre Majesté, je me crois fonder à espérer que s’il arrive que la Russie, entraînée par l’Angleterre, repousse des sentiments aussi modérés que ceux qui m’animent, Votre Majesté me donnera les 30 000 hommes d’augmentation que je lui ai demandés.</p><p>Votre Majesté ne peut douter que dans les rapports qui nous lient rien ne m’éloignera jamais de ce qui pourra prouver au monde l’amitié que je lui porte et la haute considération que j’ai pour Elle.<sup>[^13]</sup></p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Napoléon</h3> [^1]: À Vienne. [^2]: Envoyé à Paris pour représenter l’empereur d’Autriche. [^3]: Ligne de drapeaux, d’étendards ou d’armes en faisceaux formée en avant des troupes sur le front d’une armée en bataille. [^4]: Frère du maréchal, en Russie depuis le 27 août 1812, il capitula à Liachowa et fut prisonnier des Russes le 10 novembre 1812. [^5]: Macdonald [^6]: <span></span> Chef de la 7<sup>e</sup> division du 1<sup>er</sup> corps de la Grande Armée sous Macdonald depuis juin 1812. [^7]: <span></span> Commandant la 34<sup>e</sup> division d’infanterie. Arriva à Vilna pour rejoindre sa division affectée au 3<sup>e</sup> corps le 8 décembre 1812. Défendit Vilna le 10 décembre 1812. [^8]: <span></span> Commandées par le duc de Reggio dans les minutes, le maréchal Ney y dirigeant les 3 divisons du 3<sup>e</sup> corps. [^9]: <span></span> Commande à la place d’Oudinot le 2<sup>e</sup> corps de la Grande Armée en Russie depuis le 8 décembre 1812. [^10]: <span></span> Commandant le 7<sup>e</sup> corps (Saxons), sert en Russie en 1812. [^11]: <span></span> Commandant à Vérone la 35<sup>e</sup> division d’infanterie de la Grande Armée depuis le 15 septembre 1812. Envoyé avec sa division en Prusse sous Augereau en novembre 1812. [^12]: <span></span> « 1812 » dans.<i> </i>[<i>BRO </i>1026]. [^13]: <span></span> Copie, Archives du ministère des Affaires étrangères, C.P., Autriche, vol. 396, fol. 5.<i> </i>[<i>BRO </i>1026] La <i>Correspondance</i> (n° 19434) publiait en place de cette lettre une longue note mettant en doute l’authenticité de cette missive. Léonce de Brotonne réfute l’argumentaire de la <i>Correspondance</i> et publie en note : « La seconde commission chargée de publier la correspondance de Napoléon I<sup>er</sup> a contesté à tort l’authenticité de cette lettre du 7 janvier 1813 admise par Bignon et par Thiers. » Voici les objections de la commission officielle résumées et réfutées : <p class="sdfootnote-western">1<sup>o</sup> la minute de cette dépêche, dit la commission, ne figure pas dans le fonds de l’ex-secrétairerie d’État impériale. Cela est juste mais, si la minute primitive a disparu, il en existe du moins une seconde corrigée par l’empereur et dictée par lui à Maret. (Archives des Affaires étrangères. Correspondance d’Autriche) ; </p><p class="sdfootnote-western">2<sup>o</sup> la lettre suspecte « ne serait point mentionnée parmi celles de l’empereur des Français à son beau-père... ». Cela n’a rien de surprenant, cette ouverture de Napoléon 1<sup>er</sup> à l’Autriche ayant été tenue secrète, le document en question ne fut connu que de l’empereur François et de M. de Metternich ; </p><p class="sdfootnote-western">3<sup>o</sup> « Il n’est pas du moins certain qu’on doive y voir autre chose qu’un projet de dépêche abandonné et non expédié... ». Il est certain au contraire que la lettre a été expédiée et aucun des arguments du président et des membres de la commission officielle ne peut résister aux extraits suivants des dépêches du duc de Bassano au comte Otto et de ce dernier à M. de Bassano, dépêches qu’on ne prétendra pas avoir été fabriquées après coup : </p><p class="sdfootnote-western" style="text-indent: 1.25cm">- « Monsieur le Comte, j’ai l’honneur de vous envoyer une lettre que Sa Majesté écrit à l’empereur d’Autriche, au sujet des ouvertures faites par ce prince et par son ministre. » (Le duc de Bassano, ministre des Relations extérieures, au comte Otto, ambassadeur de l’empereur à Vienne, Paris, 7 janvier 1813) ; </p><p class="sdfootnote-western" style="text-indent: 1.25cm">- « Monsieur le duc, j’étais sur le point d’expédier mes dernières lettres quand j’ai reçu les dépêches importantes que Votre Excellence m’a fait l’honneur de m’adresser le 7... <i>J’ai remis, sans le moindre délai la lettre de Sa Majesté à l’empereur d’Autriche</i> et celle que Votre Excellence adresse à son ministre. Je les ai cachetées, après les avoir lues ». (Le comte Otto, ambassadeur de France à Vienne au duc de Bassano, ministre des relations extérieures, Vienne, 15 janvier 1813. Archives du département des Affaires étrangères. Correspondance d’Autriche, 1813, n<sup>o </sup>396). </p><p class="sdfootnote-western">Or, il n’y a que cette lettre de Napoléon 1<sup>er</sup> à l’empereur François en date du 7 janvier 1813<i> </i>et il serait difficile d’admettre que la commission n’ait pas eu connaissance des deux dépêches que nous venons de citer. Nous faisons le choix de suivre ce dernier recueil.</p></body>