CG12-31255.md

identifiantCG12-31255.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1812/07/19 00:00
titreNapoléon à Collin de Sussy, ministre des Manufactures et du Commerce
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG12</i> - 31255. - </b>À Collin de Sussy, ministre des Manufactures et du Commerce</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Gloubokoïé, 19 juillet 1812</h2><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Monsieur le comte de Sussy, je reçois votre lettre du 16 juillet. Je vois avec plaisir que les temps difficiles sont passés ; c'est une cruelle expérience que nous avons faite là ; je le dois en partie aux faux renseignements qui m'ont été donnés par le ministère de l'Intérieur<sup>[^1]</sup>. Si j'avais écouté ses bureaux, j'aurais encore tardé à défendre l'exportation des blés, et nous n'aurions plus été maîtres de la crise. Il est donc bien intéressant que vous preniez des mesures pour être exactement instruit des ressources, afin de savoir quand on doit permettre ou défendre l'exportation. Ceci est pour l'avenir ; car, pour les deux années qui vont suivre, les récoltes fussent-elles d'une abondance inouïe, nous en aurions besoin pour refaire nos magasins.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Un second objet qui doit mériter votre sollicitude, c'est l'intégrité de la réserve : cela encore a été mal mené par les bureaux du ministère de l'Intérieur. La plus crasse ignorance a présidé à toutes ces affaires, de sorte que je suis arrivé dans la crise sans avoir mes magasins remplis. Il est temps de mettre de l'ordre, et que la réserve soit portée à 500 000 quintaux sans qu'il y manque rien. Il faudra de la prudence et du temps pour compléter cette réserve.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Mon intention est aussi d'employer une vingtaine de millions à avoir des magasins à Orléans, à Cambrai et près de toutes les grandes villes de France. Ces 20 millions, à 10 francs le quintal, feraient 2 millions de quintaux. En faisant ces achats avec prudence et dans les bonnes années, on doit avoir le quintal à 10 ou 12 francs, et je serai alors à l'abri de toute inquiétude.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Deux ans avant cette terrible année, j'avais ordonné cette mesure ; mais le ministre de l'Intérieur n'en avait rien fait ; et enfin, lorsqu'on commençait à la mettre en exécution, la mauvaise année est arrivée.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Il entre dans vos attributions, et il est convenable que la guerre soit aussi approvisionnée toujours pour une année, en ayant soin de faire cet approvisionnement dans les bonnes années.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Enfin, j'ai ordonné depuis bien des années la construction d'un magasin d'abondance du côté de l'Arsenal ; je ne sais par quelle fatalité cette construction avance si lentement. Ce ne sont pas les fonds qui manquent ; car les fonds faits pour une année ont toujours servi pour deux. Je désire que vous voyiez le ministre de l'Intérieur, pour qu'on presse les travaux et qu'on sache me dire s'il ne serait pas possible de les terminer d'ici à un an. L'Arc de Triomphe<sup>[^2]</sup>, le pont d'Iéna<sup>[^3]</sup>, le Temple de la Gloire<sup>[^4]</sup>, les abattoirs<sup>[^5]</sup>, peuvent être retardés de deux ou trois ans sans inconvénient, au lieu qu'il est de la plus grande importance que ce magasin d'abondance soit terminé.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">J'ai ordonné à l'intendant général de la Couronne<sup>[^6]</sup> de faire construire à Saint-Maur des moulins et des magasins pour le compte du Domaine extraordinaire<sup>[^7]</sup> ; il ne faudrait pas que ces constructions fussent encore dans le pays des chimères ; l'argent sera donné en abondance. Voyez le duc de Cadore et Costaz<sup>[^8]</sup> ; faites qu'on travaille fort cette année, et que les mesures soient prises pour avoir de grands résultats dans la campagne prochaine.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Il ne faut pas se dissimuler qu'il manque aux environs de Paris des locaux pour la grande quantité d'approvisionnements qu'il convient de réunir.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Il serait peut-être aussi nécessaire de faire faire des recherches pour connaître les lieux où nous pouvons trouver des magasins tout faits. Mon principe est que chaque grande commune doit avoir des magasins capables de la nourrir trois mois, mais que ces magasins ne doivent être formés que dans des temps d'abondance.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Indépendamment de ce, je veux avoir plusieurs grands magasins sur les principales artères, qui offrent l'avantage de faire acheter les blés quand ils sont à bon marché et d'en relever le prix pour soutenir l'agriculture, ou de les faire vendre pour en faire baisser le prix quand ils sont trop chers.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">J'ai dicté là-dessus beaucoup de notes, même du temps de M. Cretet<sup>[^9]</sup>. Cela doit se trouver dans les procès-verbaux des conseils d'administration ; faites-vous remettre tout cela sous les yeux.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Quant à l'organisation générale, c'est une très grande affaire. Peut-être serait-il convenable de conserver le directoire actuel, mais comme centre d'administration, et un conseil des subsistances, afin de pouvoir toujours réunir des personnes qui aient la tradition et les principes.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Mais ce qui, je crois, a été mauvais, ce sont les achats directs qu'a faits l'administration. Je ne vois pas ce qui a obligé l'administration à faire des achats directs, et pourquoi elle n'a pas passé des marchés pour en charger le commerce. Il est bien évident que des agents qui peuvent acheter à tous prix feront hausser les marchés, et qu'il s'introduira de grandes dilapidations dans ces achats. Mais pourquoi, par exemple, le directoire ne passerait-il pas des marchés dont il n'aurait qu'à surveiller l'exécution et à faire faire les payements ? C'est à peu près ce que vous avez fait pour la Normandie. Au reste, cette matière est si compliquée, qu'il n'est pas indifférent d'avoir là un homme désintéressé, sévère et de probité, qui puisse constamment s'en occuper. J'ai un directeur des douanes ; il n'est jamais venu dans sa tête de faire faire par une régie le transport des marchandises saisies ; mais c'est en passant des marchés qu'il assure ce service : or, si le directeur des vivres<sup>[^10]</sup> agissait ainsi, peut-être réunirait-on les avantages des deux systèmes. Cela mérite discussion et considération.<sup>[^11]</sup></font></p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Napoléon</h3> [^1]: Montalivet. [^2]: Interrompus en 1812, les travaux de l’Arc de Triomphe de l’Étoile ne seront repris qu’en 1832. [^3]: Commencés en 1808 les travaux seront achevés en 1813. [^4]: L’église de la Madeleine, dont les travaux ne seront pas achevés avant la chute de l’Empire. [^5]: Sur les cinq abattoirs programmés par un décret du 9 février 1810, seul celui de Popincourt sera achevé avant la chute de l’Empire. [^6]: Champagny, duc de Cadore. [^7]: <font size="3"><font size="2" style="font-size: 10pt"> Institué par le sénatus-consulte du 30 janvier 1810, le Domaine extraordinaire se compose « des domaines et biens mobiliers et immobiliers que l’empereur, exerçant le droit de paix et de guerre, acquiert par des conquêtes ou des traités, soit patents, soit secrets » (art. 20). Avant sa création, la Caisse de l’armée recevait les contributions ordinaires (saisie des caisses publiques, levée d’impôts) ou les contributions extraordinaires (indemnités prévues par les traités de paix) imposées à l’ennemi, voire même parfois aux « alliés », dans les États allemands notamment. Les sommes collectées servaient à payer la solde ou à prêter, contre rémunération, de l’argent au Trésor public. Le reliquat devait profiter à l’armée ou à financer la construction de monuments de prestige. C’est ainsi que « la guerre devait payer la guerre ». La création du Domaine extraordinaire avisé à rationaliser la collecte et la gestion des fonds… et à renforcer la grande liberté de l’empereur pour leur emploi. </font></font> [^8]: Intendant des bâtiments de la Couronne. [^9]: Ministre de l’Intérieur, décédé en 1809. [^10]: Jean Philibert Maret. [^11]: Copie d’expédition, Archives nationales, AF IV 896, juillet 1812, n° 11. [C 18981]</body>