| identifiant | CG12-31068.md |
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| fait partie de | correspondance |
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| est validé | oui |
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| date | 1812/07/01 00:00 |
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| titre | Napoléon à Alexandre Ier, empereur de Russie |
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| texte en markdown | <body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG12</i> - 31068. - </b>À Alexandre Ier, empereur de Russie</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Vilna, 1<sup>er</sup> juillet 1812</h2><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Monsieur
mon frère, j'ai reçu la lettre de Votre Majesté<sup>[^1]</sup>.
La guerre qui divisait nos États se termina par le traité de
Tilsit. J'avais été à la conférence du Niémen avec la résolution
de ne pas faire la paix que je n'eusse obtenu tous les avantages que
les circonstances me promettaient. J'avais en conséquence refusé
d'y voir le roi de Prusse<sup>[^2]</sup>.
Votre Majesté me dit : <u>Je serai votre second contre l'Angleterre.</u>
<u>Ce mot de Votre Majesté changea tout</u> ; le traité de
Tilsit en fut le corollaire. Depuis, Votre Majesté désira que des
modifications fussent faites à ce traité : Elle voulut garder la
Moldavie et la Valachie, et porter ses limites sur le Danube. Elle
eut recours aux négociations. Cette importante modification au
traité de Tilsit, si avantageuse à Votre Majesté, fut le résultat
de la convention d'Erfurt<sup>[^3]</sup>.
Il paraît que, vers le milieu de 1810, Votre Majesté désira de
nouvelles modifications au traité de Tilsit. Elle avait deux moyens
d'y arriver, la négociation ou la guerre. La négociation lui avait
réussi à Erfurt : pourquoi, cette fois, prit-elle un moyen
différent ? Elle fit des armements considérables, déclina la
voie des négociations, et parut ne vouloir obtenir de modifications
au traité de Tilsit que par la protection de ses nombreuses armées.
Les relations établies entre les deux puissances, après tant
d'événements et de sang répandu, se trouvèrent rompues ; la
guerre devint imminente. J'eus aussi recours aux armes, mais six mois
après que Votre Majesté eut pris ce parti<sup>[^4]</sup>.
Je n'ai pas levé un bataillon, je n'ai pas tiré un million de mon
trésor pour l'extraordinaire de la guerre, que je ne l'aie fait
connaître à Votre Majesté et à ses ambassadeurs. Je n'ai pas
laissé échapper une occasion de m'expliquer. Votre Majesté a fait
devant toute l'Europe une protestation que les puissances ont
l'habitude de ne faire qu'au moment de se battre et lorsqu'elles
n'espèrent plus rien des négociations : je n'y ai pas répondu.
Votre Majesté, la première, a réuni ses armées et menacé mes
frontières. Votre Majesté, la première, est partie pour son
quartier général. Votre Majesté, après avoir constamment refusé
pendant dix-huit mois de s'expliquer, m'a fait enfin remettre par son
ministre une sommation d'évacuer la Prusse, comme condition
préalable de toute explication. Peu de jours après, ce ministre a
fait la demande de ses passeports et a répété trois fois cette
demande. Dès ce moment, j'étais en guerre avec Votre Majesté. <u>Je
voulus garder cependant l'espérance que</u> le prince Kourakine<sup>[^5]</sup>
avait mal entendu ses instructions, et qu'il n'était pas autorisé à
cette sommation <i>sine qua non</i> de n'entendre à rien que la
Prusse ne fût évacuée, ce qui évidemment était me placer entre
la guerre et le déshonneur : langage inconvenant de la part de la
Russie, que ni les événements passés ni la force respective des
deux États ne devaient pas autoriser à me tenir, et qui était
opposé au caractère de Votre Majesté, à l'estime personnelle
qu'elle m'a quelquefois montrée, et enfin au souvenir qu'elle ne
peut pas avoir perdu que, dans les circonstances les plus critiques,
je l'ai assez honorée, elle et sa nation, pour ne lui rien proposer
qui pût être le moindrement contraire à la délicatesse et à
l'honneur. Je chargeai donc le comte Lauriston de se rendre auprès
de Votre Majesté et de son ministre des Relations extérieures<sup>[^6]</sup>,
de s'expliquer sur toutes ces circonstances, et de voir s'il n'y
aurait pas moyen de concilier l'ouverture d'une négociation, en
considérant comme non avenue la sommation arrogante et déplacée du
prince Kourakine. Peu de jours après, j'appris que la cour de Berlin
avait été instruite de cette démarche du prince Kourakine, et
qu'elle-même était fort surprise d'un langage aussi extraordinaire.
Je ne tardai pas d'apprendre qu'à Pétersbourg aussi cette démarche
était connue, et que les gens sensés la désapprouvaient ;
enfin les journaux anglais m'apprirent que les Anglais la
connaissaient. Le prince Kourakine n'avait donc fait que suivre
littéralement ses instructions. Toutefois je voulus encore conserver
de l'espoir, et j'attendais la réponse du comte Lauriston, lorsque
je reçus à Gumbinnen le secrétaire de légation Prévost, qui
m'apprit que, contre le droit des gens, contre les devoirs des
souverains en pareilles circonstances, sans égard pour ce que Votre
Majesté devait à moi et à elle-même, non seulement elle avait
refusé de voir le comte Lauriston, mais même, chose sans exemple,
que l'oubli avait été porté au point que le ministre aussi avait
refusé de l'entendre et de conférer avec lui, quoiqu'il eût fait
connaître l'importance de ses communications et la lettre de ses
ordres. Je compris alors que le sort en était jeté, que cette
Providence invisible, dont je reconnais les droits et l'empire, avait
décidé de cette affaire, comme de tant d'autres. Je marchai sur le
Niémen avec le sentiment intime d'avoir tout fait pour épargner à
l'humanité ces nouveaux malheurs, et pour tout concilier avec mon
honneur, celui de mes peuples et la sainteté des traités.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Voilà,
Sire, l'exposé de ma conduite. Votre Majesté pourra dire beaucoup
de choses, mais elle se dira à elle-même qu'elle a pendant dix-huit
mois refusé de s'expliquer d'aucune manière ; qu'elle a,
depuis, déclaré qu'elle n'entendrait à rien qu'au préalable je
n'eusse évacué le territoire de mes alliés ; que par là elle
a voulu ôter à la Prusse l'indépendance qu'Elle paraissait vouloir
lui garantir, en même temps qu'elle me montrait du doigt les
Fourches Caudines. Je plains la méchanceté de ceux qui ont pu
donner de tels conseils à Votre Majesté. Quoi qu'il en soit, jamais
la Russie n'a pu tenir ce langage avec la France ; c'est tout au
plus celui que l'impératrice Catherine pouvait tenir au dernier des
rois de Pologne<sup>[^7]</sup>.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">La
guerre est donc déclarée entre nous. Dieu même ne peut pas faire
que ce qui a été n'ait pas été. Mais mon oreille sera toujours
ouverte à des négociations de paix ; et, quand Votre Majesté
voudra sérieusement s'arracher à l'influence des hommes ennemis de
sa famille, de sa gloire et de celle de son empire, elle trouvera
toujours en moi les mêmes sentiments et la vraie amitié. Un jour
viendra où Votre Majesté s'avouera que si, dès la fin de 1810,
Elle n'avait pas changé, que si, voulant des modifications au traité
de Tilsit, elle avait eu recours à des négociations loyales, ce qui
n'est pas changer, elle aurait eu un des plus beaux règnes de la
Russie. À la suite de désastres éclatants et réitérés, elle
avait par sa sagesse et sa politique guéri toutes les plaies de
l'État, réuni à son empire d'immenses provinces, la Finlande et
les bouches du Danube. Mais aussi, j'y aurais beaucoup gagné : les
affaires d'Espagne auraient été terminées en 1811, et probablement
la paix avec l'Angleterre serait conclue en ce moment. Votre Majesté
a manqué de persévérance, de confiance, et, qu'elle me permette de
le lui dire, de sincérité ; elle a gâté tout son avenir.
Avant de passer le Niémen, j'aurais envoyé un aide de camp à Votre
Majesté, suivant l'usage que j'ai suivi dans les campagnes
précédentes, si les personnes qui dirigent la guerre auprès d'elle
et qui me paraissent, malgré les leçons de l'expérience, si
désireuses de la faire, n'avaient témoigné beaucoup de
mécontentement de la mission du comte de Narbonne, et si je n'avais
dû considérer comme le résultat de leur influence la non admission
de mon ambassadeur<sup>[^8]</sup>.
Il m'a paru alors indigne de moi de pouvoir laisser soupçonner que,
sous prétexte de procédé, en envoyant quelqu'un auprès de Votre
Majesté, je pusse avoir tout autre but. Si Votre Majesté veut finir
la guerre, elle m'y trouvera disposé. <u>Si Votre Majesté est
décidée</u> à la continuer et qu'elle veuille établir un cartel
sur les bases les plus libérales, telles que de considérer les
hommes aux hôpitaux comme non prisonniers, afin que de part et
d'autre on n'ait pas à se presser de faire des évacuations, ce qui
entraîne la perte de bien du monde ; telles que le renvoi, tous
les quinze jours, des prisonniers faits de part et d'autre, en tenant
un rôle d'échange, grade par grade, et toutes autres stipulations
que l'usage de la guerre entre les peuples civilisés a pu admettre :
Votre Majesté me trouvera prêt à tout. Si même Votre Majesté
veut laisser établir quelques communications directes, malgré les
hostilités, le principe ainsi que les formalités en seraient aussi
réglés dans ce cartel.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Il
me reste à terminer en priant Votre Majesté de croire que, tout en
me plaignant de la direction qu'elle a donnée à sa politique, qui
influe si douloureusement sur notre vie et sur nos nations, les
sentiments particuliers que je lui porte n'en sont pas moins à
l'abri des événements, et que, si la fortune devait encore
favoriser mes armes, elle me trouvera, comme à Tilsit et à Erfurt,
plein d'amitié et d'estime pour ses belles et grandes qualités, et
désireux de le lui prouver.<sup>[^9]</sup></font></p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"><i>Napoleon</i></h3>
[^1]: <span></span> Le 25 juin, Alexandre avait adressé à Napoléon la lettre suivante : « Monsieur Mon frère, j’ai appris hier que malgré la loyauté avec laquelle j’ai maintenu mes engagements envers Votre Majesté, ses troupes ont franchi les frontières de la Russie, et je reçois à l’instant, de Petersbourg, une note par laquelle le comte Lauriston, pour cause de cette agression annonce que Votre Majesté s’est considérée en état de guerre avec moi dès le moment où le prince Kourakine a fait la demande de ses passeports. Les motifs sur lesquels le duc de Bassano fondait son refus de les lui délivrer n’auraient guère pu me faire supposer que cette démarche servirait jamais de prétexte à l’agression. En effet, cet ambassadeur n’y a jamais été autorisé comme il l’a déclaré lui-même, et aussitôt que j’en fus informé, je lui ai fait connaître combien je le désapprouvais en lui donnant l’ordre de rester à son poste. Si Votre Majesté n’est pas intentionnée de verser le sang de ses peuples pour un mésentendu de ce genre et qu’elle consente à retirer ses forces du territoire russe, je regarderai ce qui s’est passé comme non avenu et un accommodement reste encore possible. Dans le cas contraire, Votre Majesté me forcera à ne plus voir en Elle qu’un ennemi que rien n’a provoqué de ma part. Il dépend de Votre Majesté d’éviter à l’humanité les calamités d’une nouvelle guerre ». Selon les <font size="2" style="font-size: 10pt"><i>Mémoires</i></font><font size="2" style="font-size: 10pt">
de Caulaincourt, à la lecture de cette lettre, Napoléon se serait
exclamé : « Alexandre se moque de moi. Croit-il que je
suis venu à Vilna pour négocier des traités de commerce ? Je
suis venu pour en finir une bonne fois avec le colosse des barbares
du nord […]. Depuis Erfurt, Alexandre a trop fait le fier. S’il
lui faut des victoires, qu’il batte les Persans mais qu’il ne se
mêle pas de l’Europe. La civilisation repousse ces habitants du
nord. L’Europe doit s’arranger sans eux ». Dans un premier
temps, il avait refusé de recevoir le porteur du message et l’avait
fait lanterner aux avant-postes jusqu’à son entrée à Vilna.</font>
[^2]: Frédéric-Guillaume III.
[^3]: <span></span> La Convention d’Erfurt avait pourtant suscité une grande déception chez Napoléon, qui avait trouvé Alexandre I<sup>er</sup> difficile et inflexible. Les accords étaient en effet bien éloignés de ce qu’il espérait au début de l’année 1808.
[^4]: Courant 1811, Alexandre avait en effet préparé une attaque surprise sur le duché de Varsovie.
[^5]: Ambassadeur à Paris.
[^6]: Roumiantsev.
[^7]: Stanislas II Auguste Poniatowski.
[^8]: Le sus-cité.
[^9]: <span></span> Expédition, Archives des Affaires étrangères de l’Empire russe (AVPRI), fonds Chancellerie, inv. 468, année 1812, d. 6259, p. 4. [C 18878 ; la <i>Correspondance de Napoléon I</i><sup><i>er</i></sup><i>
publiée par ordre de l’Empereur Napoléon III</i> a donné le même numéro à une lettre du 30 juin 1812 au maréchal Berthier, retranscrite CG12-31064].</body> |
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