CG12-29845.md

identifiantCG12-29845.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1812/01/27 00:00
titreNapoléon à Jérôme, roi de Westphalie
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG12</i> - 29845. - </b><span style="font-variant: normal">À Jérôme, roi de Westphalie</span></h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Paris, 27 janvier 1812</h2><p style="margin-bottom: 0cm">Monsieur mon Frère, divers indices m'avaient depuis longtemps fait craindre que l'empereur de Russie n'eût cessé d'être dans les sentiments de Tilsit. Un oukase, publié en décembre 1810, blessait essentiellement les intérêts de la France et de la Confédération : il était avantageux à l'Angleterre : il était contraire au traité de Tilsit<sup>[^1]</sup>. Cependant, je m'étais abstenu de toute espèce de plainte, me bornant à des représentations tout amicales. Au mois d'avril suivant, l'empereur de Russie fit remettre, par ses ministres près des différentes cours, une protestation relative à l'Oldenbourg. Je dus être d'autant plus étonné d'une démarche si singulière, que, prévenant les vœux de la Russie, j'avais, dès le principe, offert pour le duc d'Oldenbourg une indemnité convenable<sup>[^2]</sup>. Je ne pensai toutefois qu'à réitérer cette offre. La Russie paraissant ne point agréer l'objet proposé en indemnité<sup>[^3]</sup>, je la pressai de faire connaître ce qu'elle désirait. Enfin, je mis tout en usage pour arrêter les conséquences d'un acte public qui, bien qu'il parlât de la conservation de l'alliance, devait naturellement faire succéder la méfiance à la bonne harmonie qui avait régné entre les deux cours. Au lieu de s'expliquer, la Russie affaiblit son armée du Danube, évacua la droite de ce fleuve, retira de la Finlande une partie des troupes qui occupaient cette province si récemment conquise, et réunit toutes ses forces disponibles sur les frontières du duché de Varsovie.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Le territoire de la Confédération se trouva ainsi menacé, au point que je fus obligé de faire rétrograder les troupes du duché sur la Vistule, afin de pouvoir les appuyer en cas d'attaque soudaine. Dès le commencement de ces mouvements de la Russie, mon premier soin avait été de pourvoir à la défense de Dantzig, qui est un des boulevards de la Confédération, et d'en rendre la garnison respectable : ce qui me mit dans le cas de requérir dès lors une partie des contingents et d'écrire pour cet effet à Votre Majesté, qui envoya l'un de ses régiments dans cette place.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Peu de temps après, un envoyé du Brésil, transporté sur une frégate anglaise, fut reçu à Saint-Pétersbourg comme ministre d'une puissance amie, quoique, en vertu de l'alliance de Tilsit, la Russie doive être en état de guerre avec la maison de Bragance<sup>[^4]</sup>. Je désirais la paix : j'avais intérêt à la conserver, puisqu'une partie de mes troupes était en Espagne : mais, quand la Russie appuyait la violation des traités par l'appareil des armes, j'ai dû aussi recourir aux armes. Cette précaution est plus que justifiée aujourd'hui par la levée extraordinaire de 4 hommes sur 500, qui vient d'être ordonnée dans toute l'étendue de l'empire russe, sans que la Russie se soit expliquée sur sa protestation ni sur son oukase, sans que ses troupes aient quitté les positions qu'elle leur a fait prendre dans le voisinage du duché.</p><p style="margin-bottom: 0cm">J'ai dû rassembler mes armées, les former et rétablir mon matériel de guerre. Ces préparatifs ont employé une année. Maintenant, 300 000 hommes vont traverser l'Allemagne et se porter sur les frontières de la Confédération, non dans des sentiments hostiles, mais pour que mes armées se trouvent aussi près de la Vistule que les armées russes.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Je chargerai, quand il en sera temps, mon ministre<sup>[^5]</sup> de répondre à la protestation relative à l'Oldenbourg : que les affaires de ce pays sont réellement étrangères à la Russie : que le duc, requis, lors de la dernière guerre, de fournir son contingent, ne l'avait pas fait : que, n'ayant point rempli les devoirs de confédéré, il en avait perdu les droits : que cependant, et par amour de la paix, j'ai offert pour lui une indemnité convenable, et que je suis prêt encore à la lui donner.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Tout en adoptant le principe, la Russie n'a pas dit ce qu'elle voulait, et j'ai dû penser qu'il était dans ses intentions de demander Dantzig et une portion quelconque du territoire de la Confédération. Si, en effet, elle n'avait pas eu à faire des propositions contraires au traité de Tilsit et à mes principes, et que je ne pourrais entendre sans y répondre par les armes, aurait-elle armé, et depuis un an refuserait-elle de s'expliquer ? Je suis loin toutefois d'avoir perdu l'espoir de la paix. Mais puisqu'on admet envers moi le procédé funeste de négocier à la tête d'une puissante et nombreuse armée, il est de mon honneur de négocier aussi à la tête d'une armée nombreuse et puissante. Je ne veux point commencer les hostilités, mais je veux me mettre en mesure de les repousser. Je ne veux point violer le territoire russe, mais je veux être prêt à faire repentir quiconque violerait le territoire de la Confédération.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Je désire, en conséquence, que le contingent de Votre Majesté se réunisse et soit prêt à entrer en campagne le 15 février prochain. Je la prie de me faire remettre l'état de son contingent en officiers généraux, officiers d'état-major, infanterie, cavalerie, artillerie, avec caissons et équipages, et tel qu'elle est dans l'intention de l'organiser.<sup>[^6]</sup></p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"><i>Napol</i></h3> [^1]: Par l’oukase du 31 décembre 1810, le tsar avait décrété que les importations de produits de luxe par terre (soit ceux provenant de l’Empire français et de ses alliés) seraient frappés de droits de douanes élevés, tandis que ceux arrivant par mer (les produits anglais restaient interdits d’importation, mais tous les vaisseaux neutres pouvaient bénéficier de la mesure) se voyaient appliquer des droits simplement majorés. Les marchandises de contrebande saisies devaient être détruites si elles étaient frauduleusement entrées par terre et seulement confisquées si elles étaient entrées par mer. Cet oukase contrevenait en effet à l’article 27 du traité de Tilsit. [^2]: <span></span> L’affaire de l’annexion du duché d’Oldenbourg par le sénatus-consulte du 13 décembre 1810 contribua à gâter les relations franco-russes. Dans cette affaire, sauf pour avoir employé la force pour l’annexion, Napoléon n’avait pas tous les torts. Érigé en duché en 1773, ce petit État de 160 000 habitants, au bord de la mer du Nord, avait adhéré à la Confédération du Rhin en octobre 1808. Le duc en titre depuis 1785, Pierre Frédéric Guillaume de Holstein-Gottorp était placé sous la tutelle de son cousin, Pierre Frédéric Louis (qui n’allait lui succéder qu’en 1823). Ce duché intéressait le tsar à deux titres. Le premier était que les Romanov et les Holstein-Gottorp, étaient alliés depuis le mariage de la fille de Pierre 1<sup>er</sup>, Anne, avec un membre de cette famille. Alexandre considérait que l’Oldenbourg était un « fief » de sa couronne et qu’il était le « neveu » des souverains. Son intérêt redoublait encore par des liens de parenté renouvelés : le fils de Pierre Frédéric Louis, Frédéric Georges, avait épousé la grande-duchesse Catherine, sœur du tsar, le 9 août 1809. Pourtant, le jeune homme n’était pas plus « Oldenbourgeois » que cela : il n’habitait pas sa capitale mais à Tver, ville russe où son beau-frère l’avait nommé gouverneur, en même temps que directeur-général des Ponts-et-Chaussées de l’Empire [^3]: Notamment des compensations territoriales dans le Holstein. [^4]: Le Brésil est alors une colonie portugaise, où la famille régnante s’est réfugiée depuis 1807. [^5]: Maret, ministre des Relations extérieures. [^6]: <span></span> Expédition, Archives nationales, 400 AP 95. Cette lettre a été également expédiée, <i>mutatis mutandis</i>, à Maximilien I<sup>er</sup> Joseph, roi de Bavière (Expédition, Bayerisches Hauptstaatsarchiv, Bay HSTA, MA 16) : à Frédéric I<sup>er</sup>, roi de Wurtemberg (Abteilung Hauptstaatsarchiv des Landesarchivs Baden-Württemberg, G 243, d. 60) ainsi qu’à Frédéric-Auguste I<sup>er</sup>, roi de Saxe (expédition, Sächsisches Hauptstaatsarchiv (Dresde), 10026 Geheimes Kabinett Loc. 2760/15) et aux grands-ducs (Note sur la copie conservée au Archives du ministère des Affaires étrangères (C.P. Bavière, vol. 188) : « La même lettre a été adressée aux grands-ducs, le […] février. Les expéditions de cette lettre ont été remises au ministre le 15 février, mais je ne sais pas quand elles sont parties, ni même si elles sont parties. Le chef de division du Nord, signé : Bourjot. »). [C 18458]</body>