| identifiant | CG11-26492.md |
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| fait partie de | correspondance |
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| est validé | oui |
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| date | 1811/04/02 00:00 |
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| titre | Napoléon à Frédéric Ier, roi de Wurtemberg |
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| texte en markdown | <body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG11</i> - 26492. - </b>À Frédéric I<sup>er</sup>, roi de Wurtemberg</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Paris, 2 avril 1811</h2><p style="margin-bottom: 0cm">Monsieur mon frère, je
reçois la lettre de Votre Majesté du 24 mars. Votre Majesté
trouvera ci-joint copie de la note que j’ai fait remettre, il y a
quelques jours, à l’ambassadeur de Russie[^1].
J’ai donc annoncé que je faisais à Votre Majesté la demande d’un
de ses régiments. La Saxe, la Bavière, le roi de Westphalie,
ont fourni les régiments que je leur avais demandés. Je n’en
ai pas demandé à Bade, ni à Hesse-Darmstadt, ni au prince Primat[^2],
parce qu’une portion équivalente de leur contingent se trouve déjà
employée. Votre Majesté ne voudra pas être le seul qui refuse de
concourir à une mesure commune de défense. Il s’agit de mettre la
place importante de Dantzig à l’abri de toute tentative ennemie :
et cette mesure, prise soit contre les Anglais, soit contre qui que
ce puisse être, est une véritable charge pour la Confédération,
puisqu’elle a pour objet d’éloigner la guerre de son sein.
J’espère et je crois, comme Votre Majesté, que la Russie ne fera
pas la guerre. Cependant, depuis la fin de l’année dernière, elle
a fait construire vingt places de campagne. En ce moment, elle crée
quinze nouveaux régiments. Les divisions de Finlande et de
Sibérie sont en marche pour les frontières du Grand-Duché. Enfin,
quatre divisions de son armée de Moldavie sont également en marche
pour les frontières du Grand-Duché. Ce ne sont pas les paroles,
mais les faits qui révèlent les intentions des gouvernements.
Pourquoi retirer des divisions qui sont si utiles à la Russie dans
sa guerre contre les Turcs ? Pourquoi créer de
nouveaux régiments dans un moment de pénurie où l’on n’a
pas d’argent, où l’on a une grande guerre sur les bras et où
l’on ne peut subvenir aux dépenses qu’avec du papier monnaie ?
Ces renseignements sont des faits. Tout ce qu’on répète à
l’empereur Alexandre depuis six mois est faux. Par exemple, on lui
a fait accroire que j’avais demandé les troupes de la
Confédération ; il est entré à cet égard dans des détails
qui font voir qu’il commence à prêter l’oreille à nos ennemis.
L’oukase sur le commerce[^3]
prouve même que ses dispositions sont changées ; non qu’il
ne fût le maître de prendre cette mesure, mais on y remarque je ne
sais quoi de favorable à l’Angleterre et d’hostile contre la
France. Or l’empereur seul en Russie tenait à l’alliance contre
l’Angleterre.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Dans ces circonstances,
je pense que Votre Majesté ne voudra pas me laisser de doutes sur la
Confédération, doutes qui culbuteraient entièrement le système où
Votre Majesté a trouvé la tranquillité et le bonheur. Votre
Majesté peut bien sentir le peu d’importance que je mets à
deux bataillons qui ne font pas 1 200 hommes :
mais c’est une mesure que j’ai crue nécessaire. J’ai réuni
Hambourg et les villes Hanséatiques, parce que j’ai cru ne pouvoir
pas compter sur le secours de ces villes dans mon système contre
l’Angleterre, et parce que l’Angleterre ne reconnaît aucune
neutralité sur mer. Si les princes de la Confédération me laissent
le moindre doute sur leurs dispositions pour la défense commune, je
puis le dire franchement, ils se perdront. Car je préfère avoir des
ennemis à avoir des amis douteux, et cela me serait en effet plus
avantageux. Dès que je croirai avoir un ennemi de plus, je lèverai
30 000 hommes de plus ; tandis que, si j’ai un ami
peu sûr, j’aurai fait un faux calcul en comptant sur ses
engagements, et les faux calculs conduisent toujours à de faux
résultats. J’ai d’ailleurs le droit de requérir les régiments
que je demande, puisque je n’aurais aucune prérogative dans la
Confédération et qu’elle ne me serait d’aucune utilité si, en
échange de la garantie que je lui donne contre toute puissance, je
n’avais le droit d’appeler son contingent dans le moment
opportun ; car appeler les troupes trop tard, et lorsqu’il
n’est plus temps, ne serait qu’un privilège funeste : ce
serait la pire des fédérations, et je ne voudrais certainement pas
en être le chef.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Les relations de Votre
Majesté en Russie ne signifient rien : les dispositions de la
cour de l’empereur Alexandre ne signifient pas davantage. Entre
grandes nations, ce sont les faits qui parlent : c’est la
direction de l’esprit public qui entraîne. Le roi de Prusse[^4]
laissait aller à la guerre quand la guerre était loin : il
aurait voulu la retarder quand il n’en était plus le maître, et
il pleurait avant Iéna avec le pressentiment de ce qui allait
arriver. Il en a été de même de l’empereur d’Autriche[^5] :
il a laissé s’armer la landwehr, et la landwehr n’a pas été
plutôt armée qu’elle l’a entraîné à la guerre. Je ne suis
pas loin de penser qu’il en arrivera de même à l’empereur
Alexandre. Ce prince est déjà loin de l’esprit de Tilsit :
toutes les idées de guerre viennent de la Russie. Si l’empereur
veut la guerre, la direction de l’esprit public est conforme à ses
intentions : s’il ne la veut pas et qu’il n’arrête pas
promptement cette impulsion, il y sera entraîné l’année
prochaine malgré lui ; et ainsi la guerre aura lieu malgré
moi, malgré lui, malgré les intérêts de la France et ceux de la
Russie. J’ai déjà vu cela si souvent que c’est mon expérience
du passé qui me dévoile cet avenir. Tout cela est une scène
d’opéra, et ce sont les Anglais qui tiennent les machines. Si
quelque chose peut remédier à cette situation, c’est la franchise
que j’ai mise à m’en expliquer avec la Russie.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Ainsi, quand j’ai ces
inquiétudes, il n’est pas conforme à l’amitié que Votre
Majesté m’a témoignée de ne pas les partager. Et, si elle
apprenait que, par une surprise possible, Dantzig, Thorn, Modlin sont
enlevés, que me dirait-elle ? que j’ai mal conduit mes
affaires, mais aussi celles de la Confédération. Enfin, Votre
Majesté ne peut pas supposer que, moi, je veuille la guerre.
Pourquoi la ferais-je ? Serait-ce pour rétablir la Pologne ?
Je le pouvais après Tilsit, après Vienne, cette année même !
Je suis trop bon tacticien pour avoir manqué des occasions si
faciles : je ne l’ai donc pas voulu. Enfin j’ai la guerre
d’Espagne et de Portugal qui, s’étendant sur un pays plus grand
que la France, m’occupe assez d’hommes et de moyens. Je ne puis
pas vouloir d’autre guerre : et cependant j’ai levé cette
année 120 000 hommes, j’en lèverai l’année prochaine
120 000 autres, je forme de nouveaux régiments, je remonte
ma cavalerie et mon artillerie, depuis que les dispositions de la
Russie me sont suspectes et que je crois qu’elle se conduit de
manière à faire éclater la guerre en 1812 ; je dépense cent
millions d’extraordinaire cette année. Votre Majesté
croira-t-elle que c’est pour m’amuser que je fais des dépenses
aussi considérables ? Mais, si je ne veux pas la guerre et
surtout si je suis très loin de vouloir être le Don Quichotte de la
Pologne, j’ai du moins le droit d’exiger que la Russie reste
fidèle à l’alliance, et je dois être en mesure de ne pas
permettre que, finissant la guerre de Turquie, ce qui probablement
aura lieu cet été, elle vienne me dire : « Je quitte le
système de l’alliance, et je fais ma paix avec l’Angleterre. »
Ce serait, de la part de l’empereur, la même chose que me déclarer
la guerre. Car, si je ne déclare pas moi-même la rupture, les
Anglais, qui auront trouvé le moyen de changer l’alliance en
neutralité, trouveraient bien celui de changer la neutralité en
guerre.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Conserverons-nous la
paix ? J’espère encore que oui : mais il est nécessaire
de s’armer et de mettre à l’abri de toute tentative la place de
Dantzig qui est la clé de tout.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Je prie donc Votre
Majesté d’envoyer son régiment et de comprendre que, comme
protecteur de la Confédération, je tiens comme chose fâcheuse
qu’elle m’ait fait la difficulté qu’elle a élevée ; car
notre système est fondé sur des liens réciproques, et comment
n’a-t-elle pas compris, avec son esprit, que sa lettre relâchait
ces liens.[^6]</p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"><i>Napole</i></h3>
[^1]: Kourakine.
[^2]: Dalberg.
[^3]: <span></span><font size="2" style="font-size: 10pt">Ce texte publié le 31
décembre 1810 contrevient aux dispositions de l’article 27 du
traité de Tilsit qui reconduit un accord datant de 1787 selon
lequel les produits français jouissent de droits de douane modérés
lors de leur entrée en Russie. Ce manque à gagner fiscal et les
sorties de numéraire entraînées par les achats des produits de
luxe français étaient compensés, sous l’Ancien Régime, par les
exportations de matières premières (blé, lin, chanvre, etc.), si
bien que l’avantage octroyé aux Français était indolore au plan
macro-économique. La reprise des affaires de 1807 avait confirmé
le goût des Russes pour les produits de luxe français, mais la
compensation par les recettes d’exportation avait été faible.
Officiellement, le gouvernement du tsar ne voyait pas d’autre
raison à l’effondrement du rouble face au franc. C’est en
avançant ce motif que l’oukase du 31 décembre décrète que les
importations de produits de luxe par terre (soit ceux provenant de
l’Empire français et de ses alliés) seront frappées de droits
de douanes élevés, tandis que ceux arrivant par mer (les produits
anglais restaient interdits d’importation, mais tous les vaisseaux
neutres pouvaient bénéficier de la mesure) se voient appliquer des
droits simplement majorés. Voir </font><font size="2" style="font-size: 10pt"><i>Correspondance
générale</i></font><font size="2" style="font-size: 10pt">, vol.
10, n° 25892)</font>
[^4]: Frédéric-Guillaume III.
[^5]: <span></span> François I<sup>er</sup>.
[^6]: <span></span> Expédition, Abteilung Haupstaasarchiv des Landesarchivs Baden-Würtemberg, G 243, d. 60. [<font size="2" style="font-size: 10pt"><i>C</i></font><font size="2" style="font-size: 10pt"> 17553]</font></body> |
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