CG5-9974.md

identifiantCG5-9974.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1805/05/04 00:00
titreNapoléon au vice-amiral Decrès, ministre de la Marine et des Colonies
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG5</i> - 9974. - </b>Au vice-amiral Decrès, ministre de la Marine et des Colonies</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Alexandrie, 14 floréal an XIII [4 mai 1805]</h2><p><font size="3" style="font-size: 12pt">Monsieur Decrès, votre lettre du 8 floréal m’annonce que l’amiral Magon est prêt à partir. Vous devez être sans inquiétude sur le Ferrol ; l’escadre espagnole<sup>[^1]</sup> n’aura pas un mois de vivres, elle en aura six. Vous croyez que Beurnonville<sup>[^2]</sup> fait quelque chose ; c’est la mouche du coche. Ce grand nombre de vaisseaux espagnols qu’il dit être en armement ne le sont pas ; les Espagnols ne peuvent en armer plus qu’ils n’ont d’équipages, et il serait ridicule que j’allasse refroidir leur zèle ; ne faites donc rien. On ne réagit pas sur des alliés, et on fait à peine ce que l’on veut, sur ce point, dans ses propres ports. Quant aux troupes qui doivent s’embarquer sur l’escadre du Ferrol<sup>[^3]</sup>, elles sont indispensables pour dérouter l’ennemi, en supposant qu’elle se réunisse à l’amiral Ganteaume. Si, cependant, au lieu de se réunir à l’amiral Ganteaume, cette escadre se réunissait à l’amiral Villeneuve<sup>[^4]</sup>, je serais à temps de faire connaître, d’ici à deux mois, ce qu’il faudrait faire. Les tempêtes que vous me dites exister sur l’Océan me font espérer qu’enfin Ganteaume sortira. Je crois que le nombre des vaisseaux espagnols que l’amiral Villeneuve pourrait rallier à Cadix ne serait qu’égal à celui des vaisseaux anglais qu’il attirerait. Si l’Espagne envoie les 6 vaisseaux de Carthagène<sup>[^5]</sup> à Toulon, je ferai une telle peur aux Anglais, qu’ils seront forcés d’y tenir une force imposante, car je menacerai l’Égypte de tant de manières et si évidemment, qu’ils craindront un grand coup ; ils croiront que mes escadres vont aux Indes orientales, ce qui dès lors paraîtrait être une opération combinée. Ajoutez que la saison dans laquelle nous allons entrer est la véritable saison pour une expédition d’Égypte. Si les Anglais sont obligés de tenir 6 vaisseaux à Toulon et 6 vaisseaux à Cadix pour être maîtres du détroit<sup>[^6]</sup>, ce sera une belle et puissante diversion. Quand l’amiral Villeneuve se présentera devant le Ferrol, il n’y trouvera pas une escadre anglaise égale à celle qui doit le joindre, car les Anglais observeront plutôt qu’ils ne bloqueront le Ferrol. D’ailleurs, l’escadre anglaise du Ferrol ne saura pas où va Villeneuve ; elle ne saura pas si l’escadre qu’elle voit n’est pas celle de Brest. Villeneuve a déjà avec lui 22 vaisseaux ; en supposant que Magon le rejoigne, cette force serait suffisante pour se présenter devant Brest, l’amiral Ganteaume surtout étant prévenu. Soyez certain qu’il trouvera au Ferrol plus de 14 vaisseaux français ou espagnols, ce qui rompra tout équilibre, quand même les 7 ou 8 vaisseaux anglais du Ferrol joindraient à temps Cornwallis.</font></p><p><font size="3" style="font-size: 12pt">Parlez à Vanlerberghe et à Ouvrard pour qu’ils fassent passer du biscuit au Ferrol.</font></p><p><font size="3" style="font-size: 12pt">Missiessy va arriver<sup>[^7]</sup>. Il y aurait un projet qui pourrait avoir quelque avantage, ce serait de le faire venir à Toulon, avec les 6 vaisseaux de Carthagène ; cela ferait 11 vaisseaux. <i>L’Annibal</i>, qui pourrait être propre à une campagne d’été, ferait le douzième. Ou les Anglais me les bloqueraient, ou ils ne me les bloqueraient pas : s’ils les bloquent, je ne les fais point sortir, et j’occuperai ainsi, entre Cadix et Toulon, 20 vaisseaux de guerre anglais ; s’ils ne les bloquent pas, je les enverrai à Cadix se joindre aux 8 vaisseaux espagnols et venir débloquer le Ferrol. Cette hypothèse ne paraît pas très probable, car la garnison de Malte serait compromise, et l’Égypte leur donnerait alors une alarme épouvantable. J’ai une armée prête à Tarente, et j’y ai un million de rations de biscuit. Si Missiessy y arrivait avant le 1<sup>er </sup>prairial, il pourrait être avant le 5 à Toulon. Cependant ces combinaisons sont soumises au départ du général Magon. S’il ne partait pas avant le 20 floréal et qu’il dût aller à Santiago, il faudrait réunir beaucoup de forces à Cadix : l’escadre de Carthagène, approvisionnée, et l’escadre de l’amiral Missiessy pourraient nous offrir à Cadix une vingtaine de vaisseaux. Dans cette hypothèse, il serait nécessaire d’avoir à Toulon une certaine quantité de vivres que l’on chargerait sur des flûtes, et que l’amiral Missiessy porterait à Cadix pour l’escadre de l’amiral Villeneuve. Ainsi, si le général Magon n’était point parti et que l’amiral Villeneuve dût aller à Santiago, quand même l’amiral Magon ne pourrait sortir assez à temps pour arriver dans cette baie, l’amiral Villeneuve doit retourner à Cadix, d’après ses instructions. Il ne s’agit plus que de réunir dans ce port le plus de vaisseaux possible : les deux vaisseaux de l’amiral Magon, s’il n’a pu aller à Santiago, ceux de l’amiral Missiessy, et tous les espagnols de Carthagène. J’ai tout cet échiquier très présent.</font></p><p><font size="3" style="font-size: 12pt">À la fin de floréal, où il sera décidé si les généraux Magon et Ganteaume partent ou ne partent pas, les choses seront déjà éclaircies ; mais, pour être en état d’agir selon les circonstances, il faut beaucoup de vivres à Toulon, à Rochefort, à Brest, à Lorient. Ce n’est donc pas le cas de faire de ridicules économies, d’autant plus que cette dépense ne peut être considérée comme de l’argent perdu. Faites doubler les commandes qui ont été faites, afin que, dans le cas où j’aurais besoin de vivres, je les trouve. Calculez les différentes chances qui se présentent, et que partout les vivres ne soient un obstacle à rien. Vous ordonnerez donc bien positivement que la fin de floréal et les mois de prairial et de messidor soient employés à confectionner le plus de vivres qu’il sera possible dans les ports de Brest, Rochefort, Lorient et Toulon. Après tout, une ration complète coûte vingt sous ; c’est donc une avance de deux ou trois millions ; je dis une avance, car, quand je n’en aurais pas besoin, les vivres me restent. Et si, par des événements qu’on ne peut calculer, mon grand projet venait à être déjoué, vous entendez bien que je ne veux pas être arrêté par le défaut de vivres. J’ai fait faire du biscuit à Ostende ; Savary<sup>[^8]</sup> m’en a apporté de deux ans ; il est sain comme s’il était d’hier. Quand on peut si longtemps garder des vivres, et dans une guerre aussi active, c’est une grande ignorance de n’en pas avoir beaucoup. Je ne veux pas être retardé de deux jours pour raison de vivres. Forcez tous les moyens, et que j’aie, dans mes quatre grands ports, au moins 7 à 8 000 000 de rations de vivres.</font></p><p><font size="3" style="font-size: 12pt">Ayez soin, si vous expédiez des bâtiments, indépendamment de l’amiral Magon, de ne rien écrire qui puisse nous gêner ensuite, dans l’incertitude de savoir si un bâtiment est ou non arrivé. C’est dans cette manière de voir que je vous ai prescrit de vous borner, en expédiant un brick à l’amiral Villeneuve, à l’instruire de l’état des choses, et lui ordonner d’attendre quelques jours, sans lui donner aucun autre ordre. Si le général Magon est parti, j’approuve que les deux frégates de Lorient partent, quand il sera décidé que Ganteaume ne doit plus partir, et portent à l’amiral Villeneuve l’ordre de se porter sur le Ferrol, sans perdre de temps. Je n’ai pas besoin de vous dire que, en écrivant par ces frégates, vous devez remettre une lettre à chaque capitaine, afin d’en prévenir la perte en cas de séparation ou d’événements malheureux. J’imagine que vous avez fait autant de copies de ma dépêche que l’amiral Magon a de bâtiments, en faisant sentir à cet amiral la nécessité de la faire parvenir à sa destination, et que vous avez donné ordre, en cas de séparation, à ces bâtiments d’arriver.<sup>[^9]</sup></font></p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Napoléon</h3> [^1]: Celle de Grandallana. [^2]: Ambassadeur en Espagne. [^3]: Celle de Gourdon. [^4]: Commandant l’escadre qui a quitté Toulon le 30 mars, atteindra la Martinique le 14 mai, sera rejointe par Gourdon le 4 juin et repartira pour l’Europe le 9 juin. [^5]: L’escadre du contre-amiral Salcedo. [^6]: Gibraltar. [^7]: Il rejoindra Rochefort le 20 mai. [^8]: Voir CG5-9686. [^9]: <span></span><i>Correspondance de Napoléon I</i><sup><i>er</i></sup><i> publiée par ordre de l’Empereur Napoléon III</i>, n° 8685, d’après l’expédition communiquée par la duchesse Decrès. Minute, Archives nationales, AF IV 866, floréal an XIII, n° 92.</body>