CG5-9578.md

identifiantCG5-9578.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1805/02/21 00:00
titreNapoléon à Marie-Caroline, reine des Deux Siciles
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG5</i> - 9578. - </b>À Marie-Caroline, reine des Deux Siciles</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">La Malmaison, 2 ventôse an XIII [21 février 1805]</h2><p><font size="3" style="font-size: 12pt">Madame, la lettre de Votre Majesté, datée du 25 janvier, m’a été remise par M. le marquis de Gallo<sup>[^1]</sup>, dans une audience particulière que je lui ai accordée au moment même où il m’a fait savoir qu’il avait une lettre à me remettre de votre part. Une correspondance directe avec Votre Majesté me serait agréable, même lorsqu’elle ne devrait pas être utile. Vous pardonnerez, Madame, la franchise avec laquelle je serai souvent dans le cas de vous parler. Votre ambassadeur n’a pu qu’être embarrassé quand je lui ai fait connaître la nature des pièces qui sont entre mes mains et qui n’ont pu me laisser aucun doute, il y a plusieurs mois, sur vos dispositions les plus secrètes. Mais Dieu me garde de penser qu’elles ne puissent changer ! Les affections changent, et la raison et les règles d’une véritable politique sont les seules choses qui ne changent jamais. Toutes les personnes qui viennent de Naples, les Français ou les étrangers, s’accordent en ceci, que Votre Majesté ne dissimule pas la haine qu’elle porte à la France. Et même, quoique votre lettre contienne quelques expressions obligeantes pour moi, elle conserve presque toujours les premières impressions de Votre Majesté ; et la modération et la justice qu’elle veut bien voir dans mon administration n’ont pas réussi à me concilier entièrement son amitié. Elle me juge sans doute assez bien pour croire que je ne suis pas surpris de ses disposition, et que la seule chose qui m’étonne, c’est de reconnaître, tous les jours, qu’une reine qui a souvent régné avec succès ne sait pas que le malheur attaché à la condition des rois est d’avoir à dissimuler fréquemment des sentiments que, simples particuliers, ils auraient le plus de peine à maîtriser.</font></p><p><font size="3" style="font-size: 12pt">Tout ce que m’a dit M. de Gallo me fait concevoir l’espérance que Votre Majesté prendra d’autres sentiments à notre égard<sup>[^2]</sup> ; et, si je puis un jour me vanter d’avoir obtenu ce changement, ce sera une conquête que je tiendrai à honneur, soit par l’estime particulière que je fais de votre personne, soit par le chemin qu’il aura fallu regagner dans votre cœur, qui ne peut cependant être entièrement fermé à une nation dont vous aimez la langue et la littérature, et dont vous avez souvent prisé l’amabilité.</font></p><p><font size="3" style="font-size: 12pt">Votre Majesté se plaint d’avoir des troupes françaises dans son Royaume. Elle peut se plaindre aussi d’avoir des troupes anglaises dans une de ses provinces. Le séjour des Français est une conséquence du traité de Florence, qui a établi les relations de nos deux États. C’est sans doute un malheur pour elle, mais un malheur indispensable, qu’elle doit considérer comme une suite des événements qui l’avaient précipitée de son trône. J’ai, autant qu’il a dépendu de moi, allégé ce fardeau. Sur une simple demande, et contre une disposition précise du traité de Florence, j’ai consenti à faire supporter la solde par mon trésor. Si ce premier acte de condescendance m’avait valu quelque confiance, et si j’avais pu penser que 3 ou 4 000 Français fussent en sûreté à Tarente, il n’y a nul doute que je n’eusse réduit mes troupes à ce nombre, car mon intention n’a été que de tenir ce poste avancé dans le Levant, afin de me garantir l’évacuation de Malte et de Corfou par les puissances qui occupent ces îles. Les sentiments de Votre Majesté m’ayant forcé, au contraire, à me méfier toujours davantage des dispositions auxquelles elle pourrait se porter, j’ai dû maintenir cette division assez en force pour n’avoir rien à redouter ; et même, si depuis j’ai été obligé de l’augmenter, l’arrivée des troupes russes à Corfou a nécessité cette mesure. Ce n’est certainement pas dans une correspondance directe que je m’amuserai à discuter le but de l’arrivée des Russes à Corfou ; le patronage de la Russie sur Naples, que je me suis plu moi-même à proclamer, était sans inconvénient lorsqu’elle n’avait pas de troupes à portée ; mais aujourd’hui il est plus dangereux à Votre Majesté et peut-être il sera plus funeste à votre Maison que la Révolution même. Les approvisionnements du fort Saint-Elme ; la direction donnée à différents chefs d’insurrection ; l’affectation d’appeler au service du roi de Naples des hommes étrangers à ce pays, connus par leur haine forcenée pour leur patrie et portant partout leur portefeuille et leur épée, sans laisser de regrets nulle part ; l’inconsidération<sup>[^3]</sup> marquée, il y a peu de jours, lorsqu’on apprit que l’escadre de Toulon était partie : tout cela ne démontre-t-il pas que la modération ne préside point aux conseils de Votre Majesté ; qu’elle n’apprécie ni les temps ni les hommes ; qu’elle attire les orages, au lieu de les conjurer ? Est-il donc si difficile de rester tranquille, de ménager les puissances, et de ne pas ruiner son peuple pour soulever avec effort un grain de sable à jeter dans la balance du monde ? Un secours de 10 000 Napolitains ne serait en effet rien dans la balance des affaires, et cependant il entraînerait le roi dans des guerres, le désignerait aux premiers coups, ruinerait ses finances et troublerait son bonheur. Il règne sans doute encore beaucoup de passions dans les différentes parties de l’Europe ; mais, quoi qu’on fasse, le mouvement général des idées est pour la paix ; la génération actuelle a besoin de repos, et si cependant la guerre venait à se rallumer, Votre Majesté elle-même, qui fût victime et abandonnée, sentirait que la situation de son Royaume, le caractère de son peuple, et en général la position des puissances du second ordre, lui font un besoin de vivre en repos, de s’occuper de prospérité intérieure, et de se ménager, avec toute l’adresse que les circonstances exigent, le moyen de s’éloigner de toutes les tempêtes, car le moindre orage pourrait causer sa ruine et remplir son existence d’amertume.</font></p><p><font size="3" style="font-size: 12pt">Votre Majesté trouvera sans doute que ma lettre est pleine de sermons ; peut-être même y verra-t-elle des choses désagréables pour elle ; mais il lui sera impossible de ne pas reconnaître que, dans mon impartialité et dans la position où je suis, je n’ai d’autre but que sa tranquillité personnelle, celle de sa famille et le repos de son peuple.</font></p><p><font size="3" style="font-size: 12pt">Et, en effet, quel intérêt puis-je avoir à bouleverser ses États et à renverser son trône ? La seule chose qui puisse m’importer, c’est que le cabinet soit dirigé par les vrais intérêts du peuple ; que la cour donne l’impulsion, et que le roi et la nation prennent pour la France les sentiments qu’ils avaient il y a vingt ans. Voilà, ma sœur et cousine, ce que je demande uniquement et ce qui peut seul assurer la prospérité, la tranquillité, le bonheur des vastes pays qui sont sous votre domination.<sup>[^4]</sup></font></p> [^1]: Ambassadeur des Deux-Siciles. [^2]: Sœur de Marie-Antoinette, Marie-Caroline voue une haine tenace à la Révolution et à Napoléon. L’Empereur est informé de ses mauvaises intentions par des correspondances interceptées. [^3]: <span></span> Ce mot ne figure pas dans les dictionnaires actuels, mais se trouve dans le <i>Grand dictionnaire universel du XIX</i><sup><i>e</i></sup><i> siècle</i> de Larousse : « défaut d’attention, de réflexion ». [^4]: Minute, Archives nationales, AF IV 866, ventôse an XIII, n° 3.</body>