CG5-9485.md

identifiantCG5-9485.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1805/01/02 00:00
titreNapoléon à Marie-Caroline, reine des Deux-Siciles
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG5</i> - 9485. - </b>À Marie-Caroline, reine des Deux-Siciles</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Paris, 12 nivôse an XIII [2 janvier 1805]</h2><p><font size="3" style="font-size: 12pt">Madame, la lettre de Votre Majesté m’a été remise par M. le marquis de Gallo<sup>[^1]</sup>. Il m’est difficile de concilier les sentiments qu’elle contient avec les projets hostiles que l’on paraît nourrir à Naples. J’ai dans mes mains plusieurs lettres de Votre Majesté qui ne laissent aucun doute sur ses véritables intentions secrètes. Quelle que soit la haine que Votre Majesté paraît porter à la France, comment, après l’expérience qu’elle a faite, l’amour de son époux<sup>[^2]</sup>, de ses enfants, de sa famille, de ses sujets, ne lui conseille-t-il pas un peu plus de retenue et une direction politique plus conforme à ses intérêts ? Votre Majesté, qui a un esprit si distingué entre les femmes, n’a-t-elle donc pas pu se détacher des préventions de son sexe, et peut-elle traiter les affaires d’État comme les affaires de cœur ? Elle a déjà perdu une fois son Royaume ; deux fois elle a été la cause d’une guerre qui a failli ruiner de fond en comble sa Maison paternelle<sup>[^3]</sup> ; veut-elle donc être la cause de la troisième ? Déjà, aux sollicitations de son ambassadeur à Saint-Pétersbourg, 10 000 Russes ont été envoyés à Corfou<sup>[^4]</sup>. Quoi ! Sa haine est-elle tellement jeune, et son amour pour l’Angleterre tellement exalté, qu’elle veuille, quoique assurée d’en être la première victime, embraser le continent, et opérer cette heureuse diversion pour l’Angleterre ? J’avoue que des passions si fortes auraient quelque part à mon estime, si les plus simples idées de raison n’en faisaient sentir la frivolité et l’impuissance. Son neveu, l’empereur d’Autriche<sup>[^5]</sup>, ne partage point ses sentiments et ne veut point recommencer la guerre, qui n’aurait pour son empire que des résultats peu satisfaisants. La Russie elle-même, que les sollicitations du ministre de Votre Majesté ont portée à envoyer 10 000 hommes à Corfou, sent très bien que ce n’est pas par là qu’elle peut faire la guerre à la France, et les dispositions de l’empereur Alexandre I<sup>er</sup> ne sont point guerrières. Mais, en supposant que la catastrophe de votre famille et le renversement de votre trône armassent la Russie et l’Autriche, comment Votre Majesté peut-elle penser, elle qui a si bonne opinion de moi, que je sois resté assez inactif pour être tombé dans la dépendance de mes voisins ? Que Votre Majesté écoute cette prophétie, qu’elle l’écoute sans impatience : à la première guerre dont elle serait cause, elle et sa postérité auraient cessé de régner ; ses enfants errants mendieraient, dans les différentes contrées de l’Europe, des secours de leurs parents. Par une conduite inexplicable, elle aurait causé la ruine de sa famille, tandis que la Providence et ma modération la lui avaient conservée. Renonce-t-on ainsi à un des plus beaux Royaumes de l’univers ? Je serais cependant fâché que Votre Majesté prît cette franchise de ma part pour des menaces. Non, s’il était entré dans mes projets de faire la guerre au roi de Naples, je l’aurais faite à l’entrée des premiers Russes à Corfou, ainsi que l’aurait voulu une politique circonspecte ; mais je veux la paix avec Naples, avec l’Europe entière, avec l’Angleterre même ; et je ne crains la guerre avec personne, je suis en état de la faire à quiconque voudra me provoquer, et de punir la cour de Naples, sans craindre de ressentiment de qui que ce soit. Que Votre Majesté reçoive ce conseil d’un bon frère : qu’elle rappelle les chefs des milices ; qu’elle ne provoque aucune espèce d’armement ; qu’elle renvoie les Français qui l’excitent contre leur patrie ; qu’elle rappelle de Saint-Pétersbourg un ministre dont toutes les démarches ont pour but de gâter les affaires de Naples et de la mettre dans des dangers imminents ; qu’elle renvoie M. Elliot<sup>[^6]</sup>, qui ne trame que des complots d’assassinat et excite tous les mouvements de Naples ; qu’elle donne sa confiance au chef de sa Maison<sup>[^7]</sup>, et, j’ose le dire, à moi, et qu’elle ne soit pas assez ennemie d’elle-même pour perdre un Royaume qu’elle a gardé au milieu d’un si grand bouleversement où tant d’États ont péri. Je ne fais pas ma cour à Votre Majesté par cette lettre ; elle sera désagréable pour elle<sup>[^8]</sup>. Cependant qu’elle y voie une preuve de mon estime. Ce n’est qu’à une personne d’un caractère fort et au-dessus du commun que je me donnerais la peine d’écrire avec cette vérité.<sup>[^9]</sup></font></p><p><br/> </p> [^1]: Ambassadeur de Naples à Paris. La lettre concernée est une sorte de procès-verbal relatant une conversation très vive entre la reine et Alquier, conversation que Marie-Caroline reproduit à sa façon et dont Alquier avait déjà rendu compte à Talleyrand dans sa dépêche du 23 novembre 1804. Il est rarissime à l’époque que l’épouse d’un roi corresponde ainsi officiellement avec un souverain étranger. [^2]: Ferdinand IV. [^3]: Comprendre : la Maison d’Autriche. [^4]: C’est le duc de Serracapriola qui représente le Royaume des Deux-Siciles à Saint-Pétersbourg. Depuis 1801, les Russes avaient concentré des troupes dans les îles Ioniennes, devenues République des Sept-Îles l’année précédente. [^5]: François II. [^6]: Sir Hugh Elliot, ambassadeur anglais près la cour de Naples. [^7]: Le roi d’Espagne Charles IV. [^8]: <span></span> Elle le fut en effet, comme elle l’écrivit à Gallo le 25 janvier : « <i>Vous ne vous représenterez jamais au vif la rage, le désespoir que m’a causé la très insolente lettre du scélérat, mais trop heureux Corse. »</i> [^9]: Minute, Archives nationales, AF IV 866, nivôse an XIII, n° 21.</body>