| identifiant | CG5-10649.md |
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| fait partie de | correspondance |
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| est validé | oui |
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| date | 1805/08/24 00:00 |
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| titre | Napoléon à Barbé-Marbois, ministre du Trésor public |
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| texte en markdown | <body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG5</i> - 10649. - </b>À Barbé-Marbois, ministre du Trésor public</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Pont-de-Briques, 6 fructidor an XIII [24 août
1805]</h2><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">J’ai
lu avec attention votre lettre du 30 thermidor<sup>[^1]</sup>.
Ce qui arrive à la Banque était prévu par tous les gens sensés.
Il lui arrivera des malheurs irrémédiables. Lorsque la paix sera
venue et le commerce rétabli, il ne s’agira plus de quelques
millions, mais de quelques centaines de millions. Dans cette
circonstance, le ministre préposé à la surveillance de la Banque
n’a pas fait son devoir. S’il continue ainsi, une immense
responsabilité pèsera sur sa tête, et la ruine d’un grand nombre
de familles sera le résultat de sa négligence ou de sa faiblesse.
Je vous parle comme le fera l’opinion, comme vous parlera votre
conscience lorsque l’événement arrivera<sup>[^2]</sup>.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Dans
les affaires qui occupent mes instants, et la multiplicité des
sollicitudes qui remplissent ma pensée, je n’ai pas pu voir ce que
faisait la Banque et m’y opposer. Je m’en suis reposé sur vous.
Vous êtes coupable de lui avoir laissé transgresser la loi. C’est
là qu’est le mal ; ne le cherchez pas ailleurs. Qu’a fait
la loi ? Elle a donné le privilège exclusif de fabriquer une
monnaie à une association quelconque. Qu’a voulu la loi ? Elle a
voulu que ce signe ne fût donné qu’en représentation d’un
crédit réel, et en contre-échange de marchandises ; et, pour
s’assurer que ce signe ne fût donné véritablement que pour
réaliser le crédit, elle a voulu que le commerce de la capitale fût
classé et que chacun fût admis à l’escompte en conséquence de
son crédit. Qu’ont fait les régents de la Banque ? Ils ont, dans
les premiers temps, suivi la loi, et la Banque a prospéré ;
mais, voulant augmenter l’action, ils ont bientôt mis de côté la
loi, et ont escompté en proportion de l’action. Système absurde
et insensé qui décèle la cupidité et l’ignorance ; système
plein de mauvaise foi, parce qu’il ne peut pas durer. Il donne à
l’action un agio et une valeur qu’elle ne peut pas garder. Les
régents pensent-ils que moi, dont le premier devoir est de faire
exécuter la loi, je ne m’opposerai pas à ce qu’elle soit violée
? Alors les actions tomberont à leur valeur réelle ; mais
elles seront dans d’autres mains, la spéculation aura réussi, et
le bon calculateur sera la dupe du plus rusé et du plus retors. Ces
malheurs publics, le ministre les aura sur sa conscience, car il a
laissé transgresser la loi. Il a su qu’elle était transgressée,
et, soit faiblesse, soit défaut de lumières, il n’y a point mis
d’obstacle ; il n’a rien dit.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Quel
est le second mal de ce système ? C’est que, les billets de banque
n’étant plus donnés à l’escompte contre un véritable crédit,
se trouvent être des papiers de circulation. En escomptant ainsi, je
tranche le mot, la Banque fait de la fausse monnaie. Il ne faut donc
pas s’étonner que le public se presse pour échanger ses billets
contre de l’argent. Je l’ai bien expliqué aux banquiers lorsque
j’ai discuté le projet : le signe le plus caractéristique qu’une
banque escompte mal, c’est la disparition de sa réserve. J’entends
ici que l’on se récrie et qu’on dit qu’il n’y a pas de
papier de circulation dans le portefeuille de la Banque. Il est
difficile de distinguer un papier de circulation ; les
négociants espagnols, hollandais, sont trop habiles, et les régents,
fussent-ils des anges, n’y réussiraient pas.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Le
remède n’était que dans la loi qui a prescrit de classer, pour
l’escompte, le crédit de chaque individu. Ainsi, vous n’avez
point de banque. Elle sera avantageuse à quelques individus,
onéreuse au public. Oui, certes, le public regrette la Caisse de
commerce ; il est mécontent de la Banque, et, quoi qu’en
puissent dire les régents, il n’est pas de jour où je ne reçoive
plusieurs plaintes sur ce qu’ils escomptent, non en raison du
crédit réel, mais en proportion de l’action. Ne serait-il pas
très possible qu’un propriétaire de cinquante, de cent actions,
eût des dettes considérables et que la Banque escomptât son
papier, tandis qu’il ne pourrait pas trouver une seule personne qui
voulût lui prêter ?</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">J’ai
prévu ce que vous me direz, voilà ce que je vous répondrai : sans
doute il faut soutenir la Banque ; mais puis-je fermer les yeux
quand je dois assurer l’exécution de la loi ? Et où les régents
de la Banque ont-ils pris que je fusse de caractère à laisser
fouler aux pieds les bases fondamentales de cette institution ? À
ces causes primitives, qui sont à l’organisation de la Banque ce
que le cœur est à la machine humaine, joignez la mauvaise
intelligence des régents et les mauvaises dispositions de
quelques-uns d’entre eux qui, par des sentiments et des souvenirs
qui se rapportent à d’autres temps et à des gouvernements
passagers, se persuadent qu’il peut y avoir une prospérité
particulière indépendante de celle de l’État. De là
l’impossibilité d’arriver à obtenir un bon service de la
Banque, et à tirer de son institution des avantages et des secours
pour le commerce, parce que moi et vous nous n’aimons pas à
entendre la tête des banquiers de Paris dire qu’on veut les violer
et s’approprier ce qui appartient au commerce. Joignez-y
l’impossibilité de rien tirer de grand de la Banque, de réaliser
l’établissement des banques de départements. N’ai-je pas vu un
mémoire d’un banquier où il y a des raisonnements et de la
théorie et une absence totale de bon sens, et dans lequel on nie
qu’il y ait prospérité pour le commerce là où il y a un bas
intérêt de l’argent, et une connexion entre les intérêts du
commerce et ceux de l’État ? Ce qui prouve combien cela est
absurde, c’est que, dans tous les temps et dans tous ses besoins,
la Banque a recours au Trésor public. Elle a raison d’y recourir ;
le Trésor public doit l’aider, et, malgré le mauvais esprit et la
méfiance dont plusieurs régents sont animés, j’arrêterai, s’il
le faut, la solde de mes troupes pour la soutenir.</font></p><p style="text-indent: 1.25cm"><font size="3" style="font-size: 12pt">Je
m’afflige de ma manière de vivre qui, m’entraînant dans les
camps, dans les expéditions, détourne mes regards de ce premier
objet de mes soins, de ce premier besoin de mon cœur, une bonne et
solide organisation de ce qui tient aux banques, aux manufactures et
au commerce. C’est à vous à me suppléer et à exécuter la loi.
Je ne puis vous en dire davantage.<sup>[^3]</sup></font></p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Napoléon</h3><p><br/>
</p><p><br/>
</p><p><br/>
</p>
[^1]: 18 août.
[^2]: La cessation de paiement menace la Banque de France qui a escompté… sans compter. Cette situation d’inscrit dans le cadre d’une pénurie de monnaie et de l’échec du système des négociants réunis qui devait assurer la trésorerie de l’État. C’est pour soutenir ces « banquiers » du Trésor que la Banque acceptent leurs titres.
[^3]: <span></span><i>Correspondance de Napoléon I</i><sup><i>er</i></sup><i> publiée
par ordre de l’Empereur Napoléon III</i>, n° 9124, d’après les Archives de l’Empire.</body> |
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