| identifiant | CG10-26020.md |
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| fait partie de | correspondance |
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| est validé | oui |
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| date | 1811/02/28 00:00 |
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| titre | Napoléon à Alexandre Ier, empereur de Russie |
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| texte en markdown | <body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG10</i> - 26020. - </b>À Alexandre I<sup>er</sup>, empereur de
Russie</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Paris, 28 février 1811</h2><p style="margin-bottom: 0cm">Monsieur mon frère, la
mauvaise santé du duc de Vicence[^1]
m'oblige à lui envoyer des lettres de récréance. J'ai cherché
près de moi la personne que j'ai supposé pouvoir être la plus
agréable à Votre Majesté Impériale et la plus propre à maintenir
la paix et l'alliance entre nous. J'ai fait choix du général comte
de Lauriston. Je suis fort empressé d'apprendre si j'ai rencontré
juste. Je charge le comte de Tchernitchev[^2]
de parler à Votre Majesté de mes sentiments pour elle. Ces
sentiments ne changeront pas, quoique je ne puisse me dissimuler que
Votre Majesté n'a plus d'amitié pour moi. Elle me fait faire des
protestations et toutes espèces de difficultés pour l'Oldenbourg,
lorsque je ne me refuse pas à donner une indemnité équivalente et
que la situation de ce pays, qui a toujours été le centre de la
contrebande avec l'Angleterre, me fait un devoir indispensable, pour
l'intérêt de mon Empire et pour le succès de la lutte où je suis
engagé, de la réunion de l'Oldenbourg à mes États. Le dernier
oukase de Votre Majesté, dans le fond, mais surtout dans la forme,
est spécialement dirigé contre la France[^3].
Dans d'autres temps, avant de prendre une telle mesure contre mon
commerce, Votre Majesté me l'eût fait connaître, et j'aurais pu
peut-être lui suggérer des moyens qui, en remplissant son principal
but, auraient cependant empêché que cela ne parût aux yeux de la
France un changement de système. Toute l'Europe l'a envisagé
ainsi ; et déjà notre alliance n'existe plus, dans l'opinion
de l'Angleterre et de l'Europe : fût-elle aussi entière dans
le cœur de Votre Majesté qu'elle l'est dans le mien, cette opinion
générale n'en serait pas moins un grand mal. Que Votre Majesté me
permette de le lui dire avec franchise : elle a oublié le bien
qu'elle a retiré de l'alliance ; et cependant, qu'elle voie ce
qui s'est passé depuis Tilsit.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Par le traité de
Tilsit, elle devait restituer à la Turquie la Moldavie et la
Valachie ; cependant, au lieu de restituer ces provinces, Votre
Majesté les a réunies à son empire. La Valachie et la Moldavie
sont le tiers de la Turquie d'Europe ; c'est une acquisition
immense, qui, en appuyant le vaste empire de Votre Majesté sur le
Danube, ôte toute force à la Turquie et, on peut même le dire,
anéantit cet empire, mon plus ancien allié. Cependant, au lieu de
tenir à l'exécution du traité de Tilsit, de la manière la plus
désintéressée et par pure amitié pour Votre Majesté, j'ai
reconnu la réunion de ces belles et riches contrées ; mais,
sans ma confiance dans la continuation de son amitié, plusieurs
campagnes très malheureuses n'eussent pu amener la France à voir
dépouiller ainsi son ancien allié. En Suède, dans le temps que je
restituais les conquêtes que j'avais faites sur cette puissance, je
consentais à ce que Votre Majesté gardât la Finlande, qui est le
tiers de la Suède, et qui est une province si importante pour Votre
Majesté qu'on peut dire que depuis cette réunion il n'y a plus de
Suède, puisque Stockholm est maintenant aux avant-postes du royaume.
Cependant la Suède, malgré la fausse politique de son roi, était
aussi un des anciens amis de la France. Des hommes insinuants et
suscités par l'Angleterre fatiguent les oreilles de Votre Majesté
de propos calomnieux. « Je veux », disent-ils, « rétablir
la Pologne ». J'étais maître de le faire à Tilsit :
douze jours après la bataille de Friedland, je pouvais être à
Vilna. Si j'eusse voulu rétablir la Pologne, j'eusse désintéressé
l'Autriche à Vienne : elle demandait à conserver ses anciennes
provinces et ses communications avec la mer, en faisant porter ses
sacrifices sur ses possessions de Pologne. Je le pouvais en 1810, au
moment où toutes les troupes russes étaient engagées contre la
Porte. Je le pourrais dans ce moment encore, sans attendre que Votre
Majesté terminât avec la Porte un arrangement qui sera conclu
probablement dans le cours de cet été. Puisque je ne l'ai fait dans
aucune de ces circonstances, c'est donc que le rétablissement de la
Pologne n'était pas dans mes intentions. Mais si je ne veux rien
changer à l'état de la Pologne, j'ai le droit aussi d'exiger que
personne ne se mêle de ce que je fais en deçà de l'Elbe. Toutefois
il est vrai que nos ennemis ont réussi. Les fortifications que Votre
Majesté fait élever sur vingt points de la Dwina, les protestations
dont a parlé le prince Kourakine[^4]
pour l'Oldenbourg et l'oukase le prouvent assez. Moi, je suis le même
pour elle, mais je suis frappé de l'évidence de ces faits et de la
pensée que Votre Majesté est toute disposée, aussitôt que les
circonstances le voudront, à s'arranger avec l'Angleterre ; ce
qui est la même chose que d'allumer la guerre entre les deux
empires. Votre Majesté abandonnant une fois l'alliance et brûlant
les conventions de Tilsit, il serait évident que la guerre
s'ensuivrait quelques mois plus tôt ou quelques mois plus tard. Cet
état de méfiance et d'incertitude a des inconvénients pour
l'empire de Votre Majesté et pour le mien. Le résultat doit être,
de part et d'autre, de tendre les ressorts de nos empires pour nous
mettre en mesure. Tout cela est sans doute bien fâcheux. Si Votre
Majesté n'a pas le projet de se remettre avec l'Angleterre, elle
sentira la nécessité pour elle et pour moi de dissiper tous ces
nuages. Elle n'a pas de sécurité, puisqu'elle a dit au duc de
Vicence « qu'elle ferait la guerre sur ses frontières »,
et la sécurité est le premier bien de deux grands États.</p><p style="margin-bottom: 0cm">Je prie Votre Majesté
de lire cette lettre dans un bon esprit, de n'y voir rien qui ne soit
conciliant et propre à faire disparaître de part et d'autre toute
espèce de méfiance et à rétablir les deux nations, sous tous les
points de vue, dans l'intimité d'une alliance qui depuis près de
quatre ans est si heureuse[^5].[^6]</p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Napoléon</h3><p style="text-align: left; text-indent: 0cm; margin-bottom: 0.35cm; line-height: 115%; ">
<br/>
<br/>
</p>
[^1]: Caulaincourt.
[^2]: Aide de camp d’Alexandre Ier.
[^3]: Par l’oukase du 31 décembre 1810, le tsar avait décrété que les importations de produits de luxe par terre (soit ceux provenant de l’Empire français et de ses alliés) seraient frappés de droits de douanes élevés, tandis que ceux arrivant par mer (les produits anglais restaient interdits d’importation, mais tous les vaisseaux neutres pouvaient bénéficier de la mesure) se voyaient appliquer des droits simplement majorés. Les marchandises de contrebande saisies devaient être détruites si elles étaient frauduleusement entrées par terre et seulement confisquées si elles étaient entrées par mer. Cet oukase contrevenait en effet à l’article 27 du traité de Tilsit.
[^4]: Ambassadeur de Russie à Paris.
[^5]: <span></span> Alexandre I<sup>er</sup> répondra le 25 mars 1811.
[^6]: <span></span> Expédition, Archives d’État de la Fédération russe (GARF), fonds chancellerie, inv. 468, année 1811, d. 6049, p. 1. [<i>C </i>17395]</body> |
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