CG9-22432.md

identifiantCG9-22432.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1809/11/01 00:00
titreNapoléon à Champagny, ministre des Relations extérieures, à Paris
texte en markdown<body><h1 lang="fr-FR" style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG9</i> - 22432. - </b>À Champagny, ministre des Relations extérieures, à paris</h1><h2 data-kind="letter-context;" lang="fr-FR" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">[Fontainebleau, 1<sup>er</sup> novembre 1809]<sup>[^1]</sup></h2><p>Monsieur de Champagny, je désire que vous renvoyiez au sieur La Rochefoucauld<sup>[^2]</sup> son courrier. Vous ferez connaître à ce ministre que je ne réponds pas à la lettre du roi<sup>[^3]</sup>, parce que j'attends une réponse à une longue lettre que je lui ai écrite il y a peu de jours, où j'abordais toutes les questions<sup>[^4]</sup>. Vous trouverez ci-joint une copie de la lettre du roi que vous enverrez au sieur La Rochefoucauld, avec l'ordre précis de ne témoigner en rien qu'il ait connaissance de cette lettre. Vous chargerez le sieur La Rochefoucauld de voir le roi et de lui faire comprendre que la Hollande ne peut plus exister dans la situation où elle se trouve<sup>[^5]</sup>, puisqu'elle n'a ni vaisseaux de guerre, ni flottille, qu'elle n'a que quelques mauvais régiments, qu'elle n'a et ne peut avoir aucun système de finances ; que la Hollande est le débouché de la Meuse, de l'Escaut et du Rhin, c'est-à-dire des grandes artères de l'Empire ; que la paix avec l'Angleterre n'est pas prochaine ; qu'on ne peut forcer l'Angleterre à la paix que par un blocus rigoureux ; qu'il faut que la police soit faite sur les côtes de Hollande comme elle se fait sur les côtes de Normandie ; que, lorsqu'il fut question de mettre le roi sur le trône<sup>[^6]</sup>, j'avais espéré que la paix se ferait promptement, et que la Hollande recouvrerait ses colonies et son existence, que son état de guerre, de marine, l'état de ses finances, au lieu d'être anéantis, seraient augmentés et triplés, mais que ces espérances ont été déjouées ; que d'ailleurs j'étais engagé vis-à-vis de la Prusse, alors l'une des premières puissances de l'Europe, à conserver l'indépendance de la Hollande, et que, si je n'avais donné un roi à cet État, il fallait faire la guerre avec la Prusse ; qu'aujourd'hui la Prusse n'existe plus et que je suis dégagé de tous ces liens<sup>[^7]</sup> ; que le bien de la France, comme celui de la Hollande, fait une nécessité de la réunion de cette dernière à la France ; que la Hollande est le complément de l'Empire, qu'elle est le débouché de mes rivières ; que sa marine, ses ports, son commerce, ses finances ne peuvent prospérer que mêlée avec la France ; que sans doute alors elle sera plus éloignée de l'Angleterre, mais que la France, l'Italie, l'Allemagne lui seront ouvertes, et qu'elle aura une indemnité convenable ; que, si le roi abdique, mon intention, dans aucun cas, n'est pas de le remplacer par le prince royal<sup>[^8]</sup> ; qu'après la tournure qu'ont prise les affaires du continent, il est de toute impossibilité que la Hollande conserve son indépendance de la manière que le roi le désire. Vous prescrirez au sieur La Rochefoucauld de tenir ces indications secrètes ; il les fera connaître au roi seul, et il ajoutera que le roi ne peut espérer aucun bonheur dans sa position ; qu'il doit attendre haine de la France dont il contrarie les projets, et haine de son peuple qui, placé entre la France et l'Angleterre, sera le plus malheureux peuple de la terre ; que la dernière expédition<sup>[^9]</sup> a prouvé l'impossibilité que la Hollande conserve son indépendance : d'abord les îles de Walcheren, de Sud et de Nord-Beveland ne peuvent lui rester, je ne puis désormais me fier à personne pour la défense de l'Escaut ; qu'il faut que Breda, Berg-op-Zoom, les îles de Walcheren et de Beveland soient réunies à la France, pour que l'Escaut soit tout entier à moi ; que le roi personnellement peut trouver dans les douceurs de la vie privée assez accommodée à ses goûts, ou dans une souveraineté sous un climat plus favorable à sa santé, une indemnité suffisante<sup>[^10]</sup> ; et que le pays, éclairé, se trouvera heureux de ce nouvel état de choses. Le sieur La Rochefoucauld parlera de ces trois faits qu'il avouera :</p><p>1<sup>o</sup> De l'impossibilité de rendre les îles de l'Escaut ;</p><p>2<sup>o</sup> De la volonté où je suis d'établir un cordon entre la Hollande, la France et l'Allemagne, pour isoler la Hollande et empêcher la contrebande sur le continent, situation qui achèvera le malheur de ce pays ;</p><p>3<sup>o</sup> De la volonté où je suis d'exiger un contingent en troupes de terre et de mer proportionné à l'état de guerre actuel.</p><p>La Hollande, ne pouvant satisfaire à ces trois points, ne peut plus exister. Le trône du roi a été détruit par l'expédition anglaise qui a démontré la nullité de ses moyens et la nécessité de sa réunion à la France. Vous recommanderez au sieur La Rochefoucauld de ne rien écrire et de ne parler de tout cela à personne qu'au roi. Il doit même en causer avec ce prince, comme étant instruit des circonstances des deux pays. Vous lui demanderez son opinion sur l'effet que ce changement fera sur le peuple et sur le roi. Enfin vous lui ferez bien connaître que je ne tiens pas à un mois plus tôt ou plus tard, mais que mon intention irrévocable est de réunir la Hollande à la France. Vous lui manderez que tout ce que vous lui communiquez peut être susceptible d'être modifié, mais qu'il doit regarder l'objet de cette dépêche comme un projet fixe et un secret d'État. Vous chiffrerez la partie de votre lettre où vous lui exprimerez cette volonté, et vous l'autoriserez à diriger les choses dans ce sens, sans cependant en rien laisser pénétrer.<sup>[^11]</sup></p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Napoléon</h3> [^1]: Lettre non datée. Félix Rocquain, qui l’a publiée, indique comme date probable octobre ou novembre 1809 Elle doit avoir été dictée dans les premiers jours de novembre, après la réception de la lettre écrite par Louis à son frère le 27 octobre (les allusions, dans la lettre de Napoléon, à la substitution du prince royal à Louis prouvent que c’est à cette lettre que fait allusion l’Empereur). [^2]: Ambassadeur en Hollande. [^3]: Louis Bonaparte, roi de Hollande. Il s’agit d’une lettre écrite par Louis à son frère le 27 octobre. Le 11, Napoléon avait demandé à Champagny d’informer son ambassadeur à Amsterdam, Alexandre de La Rochefoucauld, que si la contrebande anglaise en Hollande n’était pas réprimée avec vigueur, il ferait « occuper les passes » par des troupes françaises et qu’il enverrait des « colonnes mobiles » saisir les marchandises de contrebande jusque dans Amsterdam. Il accusait son frère de « trahir la cause commune » et menaçait, en demandant à La Rochefoucauld de clairement signifier au gouvernement hollandais que ses menées pourraient bientôt le conduire à sa perte (voir, CG9-22324). Louis répondit, le 27 octobre, en refusant de consentir aux exigences de son frère : « Votre Majesté n’ignore pas que tout ce que ce pays souffre n’est supportable pour chacun que par la raison que chacun est convaincu que c’est essentiel à la conservation de l’existence politique et de l’ombre d’indépendance de ce pays. Si donc votre frère [autrement dit Louis] renonçait au principe du territoire et des eaux [au principe de leur indépendance à l’égard de la France], surtout en ce moment, c’est, Sire, la même chose que si j’abdiquais ; et je préférerais mille fois que V. M. mît la couronne sur la tête du prince royal [Napoléon-Louis, né le 18 décembre 1804]. […] Si V. M. persiste dans sa résolution que les questions de territoire ne soient pas jugées sur les lieux, je n’ai plus qu’à faire mettre mes chevaux à ma voiture de voyage, tout est fini pour moi, ce pays et moi perdons jusqu’à l’ombre d’indépendance et d’existence politique […]. » [^4]: Voir, CG9-22395. [^5]: <span></span> La décision de Napoléon était prise depuis plusieurs semaines déjà : le royaume de Hollande cesserait d’exister et serait annexé à l’Empire. Les relations de Napoléon avec son frère Louis, déjà fort mauvaises, s’étaient brusquement envenimées à la suite du débarquement britannique sur la presqu’île hollandaise de Walcheren à la fin du mois de juillet. Flessingue avait capitulé sans combattre, Anvers avait été menacée. Louis se trouvait alors à Aix-la-Chapelle. Napoléon l’avait accusé d’incompétence, le soupçonnant même de trahison. Il est vrai qu’il appliquait fort mal le Blocus continental, les ports hollandais restant ouverts à la contrebande avec l’Angleterre. Il en allait de la survie de l’économie batave, mais Napoléon accusait la Hollande de s’être transformée en « province anglaise ». Quelques jours plus tard, il convoquera son frère Louis (celui-ci partira pour Paris le 27 novembre) et fera occuper en janvier 1810 le Brabant et la Zélande par l’une de ses armées. La crise éclatera à l’été 1810, le roi quittant son royaume le 1<sup>er</sup> juillet, celui étant réuni à l’Empire par un décret du 9 juillet. [^6]: Le traité signé le 24 mai 1806 entre la France et la République batave avait modifié la constitution de mars 1805 pour créer le royaume de Hollande et décerner la couronne à Louis Bonaparte. [^7]: La campagne de Prusse (6 octobre-16 novembre 1806) avait abouti, le 9 juillet 1807, à la signature du traité de Tilsit entre la France et la Prusse : celle-ci avait été amputée de la moitié de son territoire, toutes ses possessions à l’ouest de l’Elbe et celles acquises à la suite des deux derniers partages de la Pologne, en 1793 et 1795. [^8]: Le second fils de Louis et Hortense, Napoléon-Louis, né le 18 décembre 1804. L’aîné, Napoléon-Charles, né le 11 octobre 1802, était mort à La Haye le 5 mai 1807. [^9]: Le débarquement d’un corps expéditionnaire anglais à Walcheren, à la fin de juillet 1809. [^10]: Louis fuira la Hollande le 2 juillet 1810, trouvant refuge en Bohême, d’où il écrira à sa mère quelques semaines plus tard : « Je suis aussi bien que possible et hors des affaires pour n’y jamais rentrer, je vous en réponds bien ». Il tiendra parole, refusant en 1815 de siéger dans la Chambre des pairs des Cent-Jours. [^11]: Expédition, Archives nationales, AF IV 1683. Cette lettre porte en en-tête : « non envoyée ». [LEC 543]</body>