CG1-0906.md

identifiantCG1-0906.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1796/09/16 00:00
titreNapoléon au Directoire exécutif
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG1</i> - 906. - </b>Au Directoire exécutif</h1><p><br/> </p><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Quartier général, Due-Castelli, 30 fructidor an IV [16 septembre 1796]</h2><p><br/> </p><p>Je vous ai rendu compte, citoyens directeurs, dans ma dernière dépêche, que le général Wurmser, obligé d’abandonner Bassano, s’était porté de sa personne avec les débris de deux bataillons de grenadiers, à Montebello, entre Vicence et Vérone, où il avait rejoint la division qu’il avait fait marcher sur Vérone, forte de 4 500 hommes de cavalerie et de 5 000 d’infanterie, au premier instant qu’il avait su que je me portais sur Trente.</p><p>Le 23, la division du général Augereau se rendit à Padoue ; elle ramassa les débris des bagages de l’armée autrichienne et 400 hommes qui les escortaient. Celle de Masséna se rendit à Vicence. Wurmser se trouvait entre l’Adige et la Brenta ; il lui était impossible de franchir la Brenta puisque deux divisions de l’armée lui en fermaient le passage ; il ne lui restait d’autre ressource que de se jeter dans Mantoue. Mais ayant prévu, dès mon départ pour Trente, le mouvement que ferait le général Wurmser, j’avais laissé dans Vérone le général de division Kilmaine et fait garnir d’artillerie les remparts de cette place. Le général Kilmaine, avec sa sagacité ordinaire, a su en imposer à l’ennemi et le tenir pendant quarante-huit heures en respect, le repoussant par le feu de son artillerie toutes les fois qu’il a essayé de pénétrer. Je n’avais pu lui laisser que des forces très peu considérables pour contenir une ville populeuse et repousser un corps d’armée qui avait tant de raisons de ne rien épargner pour se rendre maître de cette place importante. Il se loue beaucoup du chef de bataillon Muiron[^1], qui y commandait l’artillerie.</p><p>Le 23 au soir, le général Wurmser apprit l’arrivée de la division du général Masséna à Vicence ; il sentit qu’il n’avait plus un moment à perdre ; il fila toute la nuit le long de l’Adige qu’il passa à Porto Legnago.</p><p>Le 24 au soir, la division du général Masséna passa l’Adige à Ronco, dans le temps que la division du général Augereau marchait de Padoue sur Porto Legnago, ayant bien soin d’éclairer la gauche pour que l’ennemi ne cherchât pas à se sauver par Castelbaldo.</p><p>Le 25, à la pointe du jour, je donnai ordre à la division du général Masséna de se porter à Sanguinetto, afin de barrer le passage à Wurmser. Le général Sahuguet, avec une brigade, se porta à Castellaro et eut ordre de couper tous les ponts sur la Molinella.</p><p><br/> </p><p>COMBAT DE CEREA.</p><p>Pour se rendre de Ronco à Sanguinetto, il y a deux chemins ; l’un qui part de Ronco, passe par la gauche en suivant l’Adige et rencontre le chemin de Porto Legnago à Mantoue ; le second conduit directement de Ronco à Sanguinetto : c’était celui qu’il fallait prendre ; au contraire, on prit le premier. Le général Murat, à la tête de quelques centaines de chasseurs, arrivé à Cerea, rencontra la tête de la division de Wurmser ; il culbuta plusieurs escadrons de cavalerie. Le général Pijon, commandant l’avant-garde du général Masséna, sentant la cavalerie engagée, se précipita avec son infanterie légère pour la soutenir ; il passa le village et s’empara du pont sur lequel l’ennemi devait passer. Le corps de la division du général Masséna était encore éloigné. Après un moment d’étonnement et d’alarme, le général Wurmser fit ses dispositions, culbuta notre avant-garde et reprit le pont et le village de Cerea. Je m’y étais porté au premier coup de canon que j’avais entendu ; mais il n’était plus temps. Il faut faire à l’ennemi qui fuit un pont d’or ou lui opposer une barrière d’acier ; il fallut se résoudre à laisser échapper l’ennemi, qui, selon tous les calculs et toutes les probabilités, devait être, ce jour-là, obligé de poser les armes et de se rendre prisonnier. Nous nous contentâmes de rallier notre avant-garde et de retourner à mi-chemin de Ronco à Cerea.</p><p>Nous avons trouvé le lendemain, sur le champ de bataille, plus de 100 hommes tués de l’ennemi et nous lui avons fait 250 prisonniers. Nous sommes redevables au courage du 8<sup>e</sup> bataillon de grenadiers et au sang-froid du général de brigade Victor, d’être sortis à si bon marché de ce combat inégal.</p><p><br/> </p><p>COMBAT DE CASTELLARO.</p><p>Wurmser fila toute la nuit du 25 au 26 sur Mantoue, avec une telle rapidité qu’il arriva le lendemain à Nogara. Il apprit que les ponts de la Molinella étaient coupés et qu’une division française l’attendait à Castellaro : il sentait qu’il ne fallait pas essayer de forcer Castellaro, puisque, dès la pointe du jour, nous nous étions mis à sa poursuite. J’espérais encore le trouver se battant avec le général Sahuguet ; mais malheureusement celui-ci n’avait pas coupé le pont de Villimpenta, sur la Molinella, à une lieue de sa droite : Wurmser avait filé par là[^2]. Dès l’instant que le général Sahuguet avait su son passage, il avait envoyé quelques chasseurs pour le harceler et retarder sa marche ; mais il avait trop peu de monde pour pouvoir y réussir. Le général Charton, avec 300 hommes, fut enveloppé par un régiment de cuirassiers ; au lieu de se porter dans les fossés, ces braves soldats voulurent payer d’audace et charger les cuirassiers ; mais, après une vigoureuse résistance, ils furent enveloppés. Le général Charton a été tué dans ce combat et 300 hommes faits prisonniers, parmi lesquels le chef de brigade Dugoulot[^3], chef de la 12<sup>e</sup> demi-brigade d’infanterie légère.</p><p><br/> </p><p>PRISE DE PORTO LEGNAGO.</p><p>Le général Augereau, arrivé le 24 devant Porto Legnago, investit la place. Le général Masséna y envoya la brigade du général Victor pour l’investir du côté de l’Adige. Après quelques pourparlers, la garnison, forte de 1 673 hommes, se rendit prisonnière de guerre le 27. Nous y trouvâmes vingt-deux pièces de canon de campagne tout attelées, ainsi que leurs caissons, et les 500 hommes que Wurmser nous avait faits prisonniers au combat de Cerea, et qui, par ce moyen, furent délivrés.</p><p><br/> </p><p>COMBAT DE DUE-CASTELLI.</p><p>Le 28, la division du général Masséna partit à la pointe du jour de Castellaro, se porta sur Mantoue par la route de Due-Castelli, afin d’obliger l’ennemi à rentrer dans la place en s’emparant du faubourg de Saint-Georges. Le combat s’engagea à midi ; il fut encore engagé trop promptement. La 5<sup>e</sup> demi-brigade se trompa de chemin et n’arriva pas à temps. La nombreuse cavalerie ennemie étonna notre infanterie légère ; mais la brave 32<sup>e</sup> soutint le combat jusqu’à la nuit, et nous restâmes maîtres du champ de bataille, éloigné de deux milles du faubourg de Saint-Georges. Le général Sahuguet, après avoir investi la citadelle, s’est porté sur la Favorite[^4] ; déjà il avait obtenu les plus grands succès, il avait pris à l’ennemi trois pièces de canon ; mais il fut obligé de prendre une position en arrière et d’abandonner l’artillerie qu’il venait de prendre à l’ennemi.</p><p><br/> </p><p>BATAILLE DE SAINT-GEORGES.</p><p>Cependant les hulans[^5], les hussards et les cuirassiers ennemis, fiers de ces petits succès, inondaient la campagne ; le général Masséna leur fit tendre des embuscades qui obtinrent un succès d’autant plus heureux qu’elles mirent aux prises notre infanterie légère avec eux. Nous en tuâmes ou prîmes environ 150. Les cuirassiers ne sont pas à l’abri de nos coups de fusil. L’ennemi a eu au moins 310 blessés. C’est dans ces petits chocs que le général Masséna a montré beaucoup de fermeté à rallier sa troupe et à la reconduire au combat. Le général Kilmaine, à la tête du 20<sup>e</sup> de dragons, a contenu l’ennemi, et par là rendu un grand service. Ces combats qui, dans la réalité, n’étaient que des échauffourées, donnèrent beaucoup de confiance à nos ennemis. Il fallait l’accroître par tous les moyens possibles, car nous ne pouvions pas avoir de plus grand bonheur que de porter l’ennemi à engager une affaire sérieuse hors de ses remparts.</p><p>Le général Masséna prit, la nuit du 28 au 29, une position en arrière. Le lendemain, à la pointe du jour, nous apprîmes que les ennemis avaient fait sortir presque toute leur garnison pour défendre la Favorite et Saint-Georges, et par là se conserver les moyens d’avoir des fourrages pour nourrir leur nombreuse cavalerie. À deux heures après midi, le général Bon[^6], commandant provisoirement la division du général Augereau, qui est malade, arriva de Governolo, longeant le Mincio, et attaqua l’ennemi placé en avant de Saint-Georges ; le général Lasalcette se porta pour couper la communication de la Favorite à la citadelle ; le général Pijon, passant par Villanova, alla pour tourner une plaine où la cavalerie ennemie pouvait manœuvrer, et pour couper les communications de la Favorite à Saint-Georges. Lorsque ces différentes attaques furent commencées, le général Victor avec la 18<sup>e</sup> demi-brigade de bataille, en colonne serrée par bataillon, et à hauteur de division, marcha droit à l’ennemi ; la 32<sup>e</sup> demi-brigade, soutenue par le général Kilmaine, à la tête de deux régiments de cavalerie, marcha par la droite pour acculer les ennemis et les pousser du côté où était le général Pijon. Le combat s’engagea de tous côtés avec beaucoup de vivacité ; le 8<sup>e</sup> bataillon de grenadiers, placé à l’avant-garde et conduit par l’adjudant général Leclerc et mon aide de camp Marmont[^7], fit des prodiges de valeur.</p><p>La 4<sup>e</sup> demi-brigade de bataille, qui avait, sur la gauche, commencé le combat, avait attiré la principale attention de l’ennemi, qui se trouvait percé par le centre ; nous enlevâmes Saint-Georges : un escadron de cuirassiers chargea un bataillon de la 18<sup>e</sup> ; qui les reçut la baïonnette en avant, et fit prisonniers tous ceux qui survécurent à cette charge.</p><p>Nous avons fait dans cette bataille 2 000 prisonniers, parmi lesquels un régiment entier de cuirassiers et une division de hulans ; l’ennemi doit avoir au moins 2 500 hommes tués ou blessés ; nous avons pris vingt-cinq pièces de canon avec leurs caissons tout attelés. Parmi nos blessés, dans les journées du 28 et du 29, sont le général Victor, le général Bertin, le général Saint-Hilaire[^8], le général Meyer, blessé en allant au secours d’un soldat chargé par un cuirassier ennemi, le général Murat, blessé légèrement, le chef de brigade Lannes, le chef de bataillon Taisand. Le chef de brigade du 10<sup>e</sup> régiment de chasseurs à cheval, Leclerc, a été blessé, chargeant à la tête de son régiment à l’affaire du 25 ; le chef de brigade de la 18<sup>e</sup>, qui a eu son cheval tué sous lui à l’affaire de Bassano, s’est particulièrement distingué. Suchet[^9], chef de bataillon de la 18<sup>e</sup>, a été blessé à la journée du 25 en combattant courageusement à la tête de son bataillon.</p><p>Aucun des officiers généraux n’est blessé dangereusement, et j’espère que nous ne serons pas longtemps privés de leurs services.</p><p>L’adjudant général Belliard, officier de distinction et qui a eu un cheval tué sous lui dans une des précédentes affaires, s’est parfaitement bien conduit.</p><p>Les adjoints aux adjudants généraux, Charles et Sulkowski[^10], se sont parfaitement conduits.</p><p>Je vous demande le grade de général de brigade pour le citoyen Leclerc, chef de brigade du 10<sup>e</sup> régiment de chasseurs à cheval, et de l’avancement pour les adjoints Damour et Ducos, qui ont été blessés.</p><p>Je demande le grade de chef d’escadron d’artillerie légère pour les citoyens Rosey[^11] et Coindet, tous deux capitaines d’artillerie légère.</p><p>J’ai nommé adjudant général de cavalerie l’ex-adjudant général provisoire Roize[^12], officier très instruit, qui s’est conduit parfaitement dans différentes affaires. J’ai nommé chef de brigade au 1<sup>er</sup> régiment de hussards l’adjudant général Picard[^13], officier de la plus grande distinction. Le chef de brigade du 7<sup>e</sup> régiment de hussards, le citoyen Payen[^14], a été blessé à la tête de son régiment. Le 15<sup>e</sup> régiment de dragons s’est conduit, dans toutes les circonstances, avec le plus grand courage.</p><p>Ainsi, si la garnison de Mantoue a été renforcée d’environ 5 000 hommes d’infanterie, je calcule que la bataille de Saint-Georges doit à peu près les lui avoir fait perdre. Quant à la cavalerie, c’est un surcroît d’embarras et de consommation ; je ne doute pas que Wurmser ne tente toute espèce de moyens pour sortir de Mantoue avec elle.</p><p>Depuis le 16 de ce mois, nous sommes toujours nous battant, et toujours les mêmes hommes contre de nouvelles troupes. L’armée que nous venons presque de détruire était encore formidable ; il paraît qu’elle avait des projets hostiles ; mais nous l’avons prévenue et surprise dans le temps où elle faisait son mouvement.</p><p>Je vous envoie mon aide de camp Marmont, porteur de vingt-deux drapeaux pris sur les Autrichiens.[^15]</p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Bonaparte</h3> [^1]: Jean-Baptiste de Muiron (1774-1796), officier d’artillerie, adjoint de Bonaparte au siège de Toulon ; aide de camp du général en chef, il allait mourir au pont d’Arcole en couvrant celui-ci de son corps. [^2]: Et il parvint à entrer le 13 sept., avec du renfort, dans Mantoue. [^3]: Louis François Auguste du Goulot, dit Dugoulot (1744-1802), chef de brigade (janvier 1796), il est grièvement blessé près de Mantoue (12 septembre) et est nommé général de brigade le 9 novembre suivant. Inapte au service dans une division active, il est nommé commandant de la place de Brescia. [^4]: St Georges, faubourg situé sur une des quatre digues fortifiées reliant Mantoue , entourée de lacs et de marais, à la « Terre ferme ». La Favorite était un autre faubourg de la ville. [^5]: <span></span><i>Sic</i>, pour uhlans , régiments de cavalerie autrichiens. [^6]: <span></span>Louis André Bon (1758-1799), général de brigade (juin 1795), passe en Italie (juillet) et y participe, sous Augereau, à la campagne de Bonaparte. Il est blessé au pont d’Arcole. Envoyé à Lyon en septembre 1797, il prend en octobre le commandement de la 8<sup>e</sup>division militaire à Marseille. [^7]: Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, 1774-1852, lieutenant en premier d’artillerie pendant le siège de Toulon, puis chef de bataillon, aide de camp de Bonaparte pendant la campagne d’Italie. [^8]: <span></span>Louis Vincent Joseph Le Blond, comte de Saint Hilaire (1766-1809) général de brigade à l’armée d’Italie.<p class="sdfootnote-western"><br/> </p> [^9]: Louis Gabriel Suchet (1770-1826), présent à l’armée d’Italie depuis 1794, il est chef de bataillon à l’arrivée de Bonaparte. [^10]: <span></span>Joseph Sulkowski, fils naturel d’un prince polonais (1770-1798), naturalisé français, envoyé à l’armée d’Italie fin mai 1796 avec le grade de capitaine ; cultivé, polyglotte, il fut affecté à l’état-major du général en chef ; participa au combat de Saint-Georges, qu’il a raconté dans sa lettre du 22 sept. 1796 ; aide de camp de Bonaparte le 26 oct. suivant (en même temps que Muiron et Duroc) ; membre de l’Institut d’Égypte, tué pendant la révolte du Caire. Sa correspondance publiée par M. Reinhard,<i>Avec Bonaparte</i><i>en Italie</i>, 1946. [^11]: Rosey, capitaine d’artillerie à cheval à l’armée d’Italie, ne doit pas être confondu avec son homonyme, François Rosey, colonel sous l’Empire. [^12]: <span></span>César Antoine Roize (1761-1801), capitaine au 1<sup>er</sup>de hussards, officier d’ordonnance du général Stengel (avril 1796), nommé adjudant-général chef de bataillon provisoire, se distingue à plusieurs reprises et Bonaparte le nomme adjudant-général de cavalerie, le 16 septembre 1796. [^13]: Joseph Denis Picard (1761-1801), adjudant général (1794) retraité, il reprend du service à l’armée d’Italie (mai 1796), il est nommé provisoirement chef de brigade (septembre 1796), grade confirmé par le Directoire en janvier suivant. [^14]: Payen, chef de brigade de hussards à l’armée d’Italie. [^15]: <span></span><i>Correspondance de Napoléon I</i><sup><i>er</i></sup><i> publiée par ordre de l’Empereur Napoléon III</i>, n° 1000, d’après le dépôt de la Guerre.</body>