CG9-20238.md

identifiantCG9-20238.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1809/03/06 00:00
titreNapoléon au général Caulaincourt, ambassadeur à Saint-Pétersbourg
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG9</i> - 20238. - </b>Au général Caulaincourt, ambassadeur à Saint-Pétersbourg</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Paris, 6 mars 1809</h2><p>Monsieur de Caulaincourt, j'ai reçu votre lettre du 15 février. J'ai vu avec plaisir les détails que vous me donnez sur la présentation de M. de Schwartzenberg<sup>[^1]</sup>. Cette fameuse lettre à l'empereur d'Autriche<sup>[^2]</sup> dont on se plaint<sup>[^3]</sup>, M. de Romanzov<sup>[^4]</sup> l'a entre les mains. Si vous ne la connaissez pas encore, vous pouvez lui en demander la communication. Quant aux propos que j'ai tenus à M. de Vincent<sup>[^5]</sup>, ils sont dans le même sens que ceux que j'ai tenus à M. de Metternich<sup>[^6]</sup> devant tout le corps diplomatique<sup>[^7]</sup>. L'Autriche aurait-elle cherché ses principes de conduite dans la fable du <i>Loup et de l'Agneau ?</i> Il serait curieux qu'elle m'apprît que je suis l'agneau, et qu'elle eût envie d'être le loup. Le sieur de Champagny<sup>[^8]</sup> vous a expédié un courrier qui vous porte sa conversation avec M. de Metternich<sup>[^9]</sup>. Vous aurez soin de montrer cette pièce à l'empereur<sup>[^10]</sup>. Je vous envoie une lettre de Dresde, qui vous fera connaître jusqu'à quel point on est alarmé à la cour de Saxe ; il en est de même à celle de Bavière.</p><p>Après la déclaration de M. de Metternich, j'ai dû faire marcher mes troupes, qui étaient en route pour le camp de Boulogne, pour Brest et pour Toulon<sup>[^11]</sup>, mais que les mouvements insensés de l'Autriche m'avaient obligé de faire arrêter sur la Saône et la Meurthe<sup>[^12]</sup>. Depuis cette déclaration, tout est en mouvement sur tous les points de la France. Le 20 mars, le duc de Rivoli<sup>[^13]</sup> sera à Ulm avec 20 régiments d'infanterie, 10 régiments de cavalerie, et 60 pièces de canon<sup>[^14]</sup>. Le général Oudinot, avec un corps double de celui qu'il avait dans les campagnes précédentes, c'est-à-dire 18 000 hommes d'infanterie, 8 000 de cavalerie et 40 pièces de canon, est à Augsbourg<sup>[^15]</sup>. Le duc d'Auerstaedt<sup>[^16]</sup>, avec 4 divisions d'infanterie formées de 20 régiments, une division composée de tous les régiments de cuirassiers, et 15 régiments de cavalerie légère, est à Bamberg, Bayreuth et Wurtzbourg<sup>[^17]</sup>. Les troupes bavaroises forment 3 divisions qui campent à Munich, Straubing et Landshut : cette armée est de 40 000 hommes, et sera commandée par le duc de Dantzig<sup>[^18]</sup>. Les Wurtembergeois sont rassemblés à Neresheim<sup>[^19]</sup> ; les troupes de Hesse-Darmstadt à Mergentheim<sup>[^20]</sup> ; celles de Bade, au nombre de 6 000 hommes, sont à Pforzheim<sup>[^21]</sup>. L'armée saxonne, forte de 30 000 hommes, se réunit à Dresde<sup>[^22]</sup>. Le prince de Pontecorvo<sup>[^23]</sup> s'y porte avec des troupes françaises et prendra le commandement des troupes de Saxe<sup>[^24]</sup>. Le roi de Westphalie<sup>[^25]</sup> commandera une réserve prête à se porter partout où cela sera nécessaire<sup>[^26]</sup>. Le prince Poniatowski commande les Polonais, qui appuient leur gauche à Varsovie et étendent leur droite jusque devant Cracovie<sup>[^27]</sup>. Dans peu de jours, je fais partir de Paris 1 500 chevaux de ma garde, ainsi que 3 000 hommes d'infanterie. Tout le reste est en route. La tête a déjà passé Bordeaux. Mon armée de Dalmatie campera sur les confins de la Croatie, ayant son quartier général à Zara, où elle a un camp retranché et des vivres pour une année. L'armée d'Italie, composée de 6 divisions d'infanterie française et de 2 divisions d'infanterie italienne<sup>[^28]</sup>, sera réunie à la fin de mars dans le Frioul. Elle approche de 100 000 combattants. Les Autrichiens s'apercevront que nous n'avons pas tous été tués sur le fameux champ de bataille de Roncevaux.</p><p>Tout ce qui arrive de Vienne n'est que folie. Je compte que l'empereur Alexandre<sup>[^29]</sup> tiendra sa promesse et fera marcher ses armées<sup>[^30]</sup>. Alors, si l'Autriche veut en tâter, j'ai fort en idée que nous pourrons nous réunir à Vienne. Le sieur de Champagny<sup>[^31]</sup> vous expédiera demain un courrier, par lequel vous recevrez la note qui va être remise à M. de Metternich<sup>[^32]</sup> ; elle vous fera connaître l'état de la question. Les Anglais ont publié les pièces de la négociation et la lettre d'Erfurt. Tout cela est tronqué et falsifié : ce qui m'oblige à faire une communication au Sénat, afin de rétablir le texte de toutes ces pièces<sup>[^33]</sup>. Ayez le ton haut et ferme envers M. de Schwartzenberg. L'état actuel des choses ne peut durer. Je veux la paix avec l'Autriche, mais une paix solide, et telle que j'ai droit de l'exiger, après avoir sauvé trois fois l'indépendance de cette puissance<sup>[^34]</sup>.</p><p>J'ai fait sortir ma flotte de Brest<sup>[^35]</sup>. J'avais pour premier but de faire débloquer Lorient, afin d'en faire sortir 5 vaisseaux que j'envoie dans les colonies. Cette première opération a réussi. Secondement, la flotte devait se rendre à Rochefort, pour se joindre à l'escadre de l'île d'Aix et s'emparer de 4 vaisseaux anglais qui avaient eu la sottise de venir mouiller dans la rade du Pertuis-Breton<sup>[^36]</sup>. Mon imbécile de contre-amiral<sup>[^37]</sup> s'est amusé à chasser 4 vaisseaux ennemis qu'il a rencontrés sur sa route, ce qui a donné aux 4 autres vaisseaux qui étaient à l'ancre le temps d'être avertis et de gagner le large. On ne les a manqués que de quelques heures, et leur prise eût été infaillible sans cette perte de temps ; mais la jonction a eu lieu à l'île d'Aix, et j'y ai 16 vaisseaux de ligne et 5 frégates. Si le camp de Boulogne avait été formé, si j'avais eu 16 000 hommes à Brest et 30 000 à Toulon, je donnais de la besogne aux Anglais<sup>[^38]</sup> : c'est ce que j'espérais de mon alliance avec la Russie.</p><p>Vous avez vu dans le <i>Moniteur</i> deux lettres du gazetier de Vienne au rédacteur de la <i>Gazette de Hambourg</i>. Ces lettres paraissent peu importantes au premier abord ; mais, pour les hommes qui veulent réfléchir, c'est une manière de correspondre avec l'Angleterre et d'entretenir les espérances des ennemis de la France en étalant les forces de la maison d'Autriche. On y parle des dispositions peu favorables de la Russie, parce qu'on sait qu'il ne serait pas possible d'en imposer à cet égard, et qu'en avouant sans détour son alliance avec la France, on veut persuader que l'Autriche est en état de soutenir la lutte contre ces deux empires<sup>[^39]</sup>.</p><p>L'Autriche doit désarmer tout à fait et se contenter de nos garanties réciproques, ainsi que M. de Romanzov l'avait proposé<sup>[^40]</sup>. Quant aux provinces de cette monarchie vaincue, je n'en veux rien pour moi : nous en ferons ce que nous jugerons convenable. On pourrait séparer les trois couronnes de l'empire d'Autriche<sup>[^41]</sup>, ce qui serait également avantageux à la France et à la Russie, puisque cette opération affaiblirait en même temps la Hongrie, qui menace la Pologne, le royaume de Bohême, qui jalousera longtemps les pays de la Confédération<sup>[^42]</sup>, et l'Autriche, qui regrette sa domination sur l'Italie.</p><p>Quant à la crainte qu'on pourrait inspirer de moi à la Russie, ne sommes-nous pas séparés par la Prusse, à qui j'ai rendu intactes des places que je pouvais démanteler<sup>[^43]</sup>, et ne sommes-nous pas aussi séparés par les États de l'Autriche ?</p><p>Lorsque ces derniers États auront été ainsi divisés, nous pourrons diminuer le nombre de nos troupes, substituer à ces levées générales qui tendent à armer jusqu'aux femmes, un petit nombre de troupes régulières et changer ainsi le système des grandes armées qu'a introduit le feu roi de Prusse<sup>[^44]</sup>. Les casernes deviendront des dépôts de mendicité, et les conscrits resteront au labourage. La Prusse en est déjà là<sup>[^45]</sup> : il faut en faire autant de l'Autriche. Quant à l'exécution, je me charge de tout, soit que l'empereur Alexandre veuille venir me joindre à Dresde à la tête de 40 000 hommes, soit qu'il marche directement sur Vienne avec 60 ou 80 000 hommes. Dans toutes les hypothèses, je me charge de faire les trois quarts du chemin.</p><p>Si les choses en venaient au point que vous eussiez besoin de signer quelque chose de relatif à la séparation des trois États<sup>[^46]</sup>, vous pouvez vous y regarder comme suffisamment autorisé. Si l'on veut même, après la conquête, garantir l'intégrité de la monarchie, j'y souscrirai également, pourvu qu'elle soit entièrement désarmée. J'ai été de bonne foi à Vienne. Je pouvais démembrer l'Autriche<sup>[^47]</sup>. J'ai cru aux promesses de l'empereur<sup>[^48]</sup> et à l'efficacité de la leçon qu'il avait reçue. J'ai pensé qu'il me laisserait me livrer entièrement à la guerre maritime<sup>[^49]</sup>. L'expérience, depuis trois ans, m'a prouvé que je me suis trompé, que la raison et la politique ne peuvent rien contre la passion et l'amour-propre humilié. Il serait possible que la Pologne autrichienne pût devenir un sujet d'inquiétude à Saint-Pétersbourg ; mais elle n'est un obstacle à rien. On pourrait la partager entre la Russie et la Saxe, ou bien en former un État indépendant.</p><p>L'empereur Alexandre doit être convaincu par la déclaration du roi d'Angleterre<sup>[^50]</sup> que, tant qu'il aura l'espoir de brouiller le continent, il n'y aura point de paix maritime, et que, si l'Autriche ne consent pas à désarmer et qu'on perde du temps, c'est autant de temps de gagné pour l'Angleterre et de perdu pour l'Europe. Cependant un, deux ou trois mois me sont égaux ; mes troupes resteront campées en Allemagne jusqu'à ce que mon concert avec la Russie soit bien établi. Nous sommes encore dans le mois de mars : on peut parlementer jusqu'au mois d'août<sup>[^51]</sup> ; mais, à cette époque, il faut que l'Autriche ait pris son parti ou qu'on l'y force. L'honneur de nos couronnes l'exige, et l'intérêt du monde nous en fait la loi.<sup>[^52]</sup></p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"><i>Nap</i></h3><h4 style=""><br/> <br/> </h4> [^1]: Celui-ci venait d’être nommé ambassadeur d’Autriche en Russie. [^2]: <span></span> François I<sup>er</sup>. [^3]: <span></span> Il s’agit de la lettre adressée par Napoléon à l’Empereur d’Autriche le 14 octobre 1808 (<i>Correspondance générale, </i>vol. VIII, n° 19060). [^4]: Le comte de Romanzov, ministre des Affaires étrangères du tsar, avait quitté Paris, où il séjournait depuis près de cinq mois, au milieu de février. [^5]: Lieutenant général de l’Empereur d’Autriche. [^6]: Ambassadeur autrichien à Paris. [^7]: Le 15 août 1808, à Saint-Cloud, lors de l’audience solennelle accordée au corps diplomatique à l’occasion de la fête de l’Empereur. [^8]: Ministre des Relations extérieures. [^9]: Voir, CG9-20209. [^10]: <span></span> Alexandre I<sup>er</sup>. [^11]: Sur les projets d’expédition navale que Napoléon a dû abandonner pour se contenter d’une opération dans les Antilles, voir, CG9-19976, n° 20174 et n° 19993. [^12]: Voir CG9-20162. [^13]: Masséna. [^14]: Masséna commande le Corps d’observation de l’armée du Rhin. Voir, CG9-20207. [^15]: Oudinot commande le Corps de réserve de l’armée du Rhin. [^16]: Le maréchal Davout, commandant en chef de l’armée du Rhin. [^17]: Voir, CG9-20207, 20219, 20237. [^18]: Le maréchal Lefebvre. [^19]: Voir, CG9-20220. [^20]: Voir, CG9-20226. [^21]: Voir, CG9-20210. [^22]: Voir, CG9-20217. [^23]: Bernadotte. [^24]: <span></span> Cette portion de phrase était absente de la publication de Léon Lecestre (<i>Lettres inédites de Napoléon (1799-1815)</i>, Plon, 1897, t. I, p. 288, n° 419). Voir, CG9-20234. [^25]: Jérôme Bonaparte. [^26]: Sur les préparatifs en Allemagne, voir CG9-20228. [^27]: Voir, CG9-20219. [^28]: Voir la liste des six divisions italienne CG9-20248, 20233. [^29]: <span></span> Alexandre I<sup>er</sup>, tsar de Russie. [^30]: En application du traité d’alliance de Tilsit. [^31]: Ministre des Relations extérieures. [^32]: Voir le texte de cette note, CG9-20162, et 20353. [^33]: <span></span> L’ensemble des pièces relatives aux relations franco-autrichiennes sera présenté au Sénat, précédé d’un rapport de Champagny à l’Empereur, le 15 avril et publié dans un supplément spécial du <i>Moniteur</i> le 25 avril : les hostilités avaient commencé le 9. [^34]: Après les deux campagnes d’Italie de 1796-1797 et 1800, et après la campagne d’Autriche de 1805. [^35]: Voir, CG9-20232, et 20257. [^36]: Le pertuis d’Antioche. [^37]: Le contre-amiral Willaumez. [^38]: Voir, CG9-20174. [^39]: <span></span> Le <i>Moniteur</i> du 26 février 1809 avait publié une lettre « du gazetier de Vienne à celui de Hambourg » où l’on pouvait lire que l’on parlait de guerre à Vienne. [^40]: À Erfurt, en octobre 1808. [^41]: Les couronnes d’Autriche, de Bohême et de Hongrie. [^42]: Les États de la Confédération du Rhin. [^43]: En vertu du traité du 8 septembre 1808 qui mettait fin à l’occupation militaire de la Prusse. Voir, CG9-20164. [^44]: <span></span> Le père de Frédéric II, Frédéric-Guillaume I<sup>er</sup>, le « roi sergent », sous le règne duquel (1713-1740) les effectifs de l’armée prussienne étaient passés de 40 000 à plus de 80 000 hommes, faisant de l’armée de la Prusse, petit État de 2 millions d’habitants, la quatrième du continent européen après celles de la France, de la Russie et de l’Autriche. [^45]: Le traité du 8 septembre 1808 avait imposé à la Prusse de n’entretenir qu’une armée de 42 000 hommes, ramenant donc celle-ci à ce qu’elle était un siècle plus tôt. [^46]: Allusion à un possible démantèlement des États de la maison d’Autriche, l’Autriche proprement dite, la Bohême et la Hongrie. [^47]: À l’issue de la campagne de 1805. [^48]: François II, empereur d’Autriche. [^49]: Napoléon résume ici sa lettre à l’Empereur d’Autriche du 14 octobre 1808. [^50]: <span></span> George III. Sur les offres de négociation adressées au roi d’Angleterre par Napoléon et Alexandre I<sup>er</sup> après la conférence d’Erfurt, voir, CG9-20162. [^51]: L’Autriche déclenchera les hostilités le 9 avril. [^52]: Expédition, Archives nationales, fonds Caulaincourt, 95 AP 34. [LEC 419]</body>