CG1-0693.md

identifiantCG1-0693.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1796/06/15 00:00
titreNapoléon à Joséphine
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG1</i> - 693. - </b>À Joséphine</h1><p style="text-align: center"><br/> </p><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Quartier général, Tortone, 27 prairial an IV [15 juin 1796]</h2><p style="text-align: right">Midi</p><p><br/> </p><p>Ma vie est un cauchemar perpétuel. Un pressentiment funeste m’empêche de respirer. Je ne vis plus ; j’ai perdu plus que la vie, plus que le bonheur, plus que le repos ; je suis presque sans espoir. Je t’expédie un courrier. Il ne restera que quatre heures à Paris et puis m’apportera ta réponse. Écris-moi dix pages : cela seul peut me consoler un peu... Tu es malade, tu m’aimes, je t’ai affligée, tu es grosse et je ne te verrai pas ? Cette idée me confond. J’ai tant de torts avec toi, que je ne sais comment les expier. Je t’accuse de rester à Paris, et tu y étais malade ! Pardonne-moi, ma bonne amie : l’amour que tu m’as inspiré m’a ôté la raison ; je ne la retrouverai jamais. L’on ne guérit pas de ce mal-là. Mes pressentiments sont si funestes que je me bornerai à te voir, te presser deux heures contre mon cœur, et mourir ensemble ! Qui est-ce qui a soin de toi ? J’imagine que tu as fait appeler Hortense ; j’aime mille fois plus cet aimable enfant depuis que je pense qu’elle peut te consoler un peu. Quant à moi, point de consolation, point de repos, point d’espoir, jusqu’à ce que j’aie reçu le courrier que je t’expédie, et que, par une longue lettre, tu m’expliques ce que c’est que la maladie, et jusqu’à quel point [elle doit être heureuse][^1]. Si elle est dangereuse, je t’en préviens, je pars de suite pour Paris. Mon arrivée vaincra la maladie. J’ai été toujours heureux ; jamais mon sort ne résistera à ma volonté, et aujourd’hui je suis frappé dans ce qui me touche uniquement. Joséphine, comment peux-tu rester tant de temps sans m’écrire ? Ta dernière lettre, le croirai-je, est du 3 du mois ; encore est-elle affligeante pour moi ; je l’ai cependant toujours dans ma poche. Ton portrait et tes lettres sont sans cesse devant mes yeux.</p><p>Je ne suis rien sans toi. Je conçois à peine comment j’ai existé sans te connaître. Ah ! Joséphine, si tu eusses eu mon cœur, serais-tu restée depuis le 29 au 16 pour partir ? Aurais-tu prêté l’oreille à des amis perfides qui voulaient peut-être te tenir éloignée de moi ? Je soupçonne tout le monde. J’en veux à tout ce qui t’entoure. Je te calculais partie de Paris le 5 et le 15 arrivée à Milan[^2].</p><p>Joséphine, si tu m’aimes, si tu crois que tout dépend de ta conversation, ménage-toi. Je n’ose pas te dire de ne pas entreprendre un voyage si long et dans les chaleurs. Au moins, si tu es dans le cas de faire la route, va à petites journées, écris-moi à toutes les couchées et expédie-moi d’avance tes lettres.</p><p>Toutes mes pensées sont concentrées dans ton alcôve, dans ton lit, sur ton cœur. Ta maladie, voilà ce qui m’occupe, la nuit et le jour. Sans appétit, sans sommeil, sans intérêt pour l’amitié, pour la gloire, pour la Patrie, toi, toi, et le reste du monde n’existe pas plus pour moi que s’il était anéanti. Je tiens à l’honneur, parce que tu y tiens..., à la victoire, parce que cela te fait plaisir ; sans quoi j’aurais tout quitté pour me rendre à tes pieds.</p><p>Quelquefois je me dis : je m’alarme sans raison. Déjà elle est guérie, elle part, elle est partie, elle est peut-être déjà à Lyon. Vaine imagination ! Tu es dans ton lit, souffrante, plus belle, plus intéressante, plus adorable ; tu es pâle et tes yeux sont plus languissants ; mais quand seras-tu guérie ? Si un de nous deux devait être malade, ne devrait-ce pas être moi ? Plus robuste et plus courageux, j’eusse supporté la maladie plus facilement. La destinée est cruelle ; elle me frappe dans toi. Ce qui me console quelquefois, c’est de penser qu’il dépend du sort de te rendre malade, mais qu’il ne dépend de personne de m’obliger à te survivre.</p><p>Dans ta lettre, ma bonne amie, aie soin de me dire que tu es convaincue que je t’aime au-delà de ce qu’il est possible d’imaginer ; que tu es persuadée que tous mes instants te sont consacrés ; que jamais il ne se passe une heure sans penser à toi ; que jamais il ne m’est venu dans l’idée de penser à une autre femme ; qu’elles sont toutes, à mes yeux, sans grâce, sans beauté et sans esprit ; que toi, tout entière telle que je te vois, telle que tu es, pourrais me plaire et absorber toutes les facultés de mon âme ; que tu en as touché toute l’étendue ; que mon cœur n’a point de replis où tu ne règnes, point de pensées qui ne te soient subordonnées ; que mes forces, mes bras, mon esprit sont tout à toi ; que mon âme est dans ton corps, et que le jour où tu aurais changé ou où tu cesserais de vivre serait celui de ma mort ; que la nature, la terre n’est belle à mes yeux que parce que tu l’habites. Si tu ne crois pas tout cela, si ton âme n’en est pas convaincue, pénétrée, tu m’affliges, tu ne m’aimes pas. Il est un fluide magnétique entre les personnes qui s’aiment... Tu sais bien que jamais je ne pourrais te voir un amant ; encore moins t’en offrir un. Lui déchirer le cœur et le voir serait pour moi la même chose ; et après, si je pouvais, porter la main sur ta personne sacrée... Non, je ne l’oserais jamais ; mais je sortirais d’une vie où ce qui existe de plus vertueux m’aurait trompé. Mais je suis sûr et fier de ton amour. Ces malheurs sont des épreuves qui nous décèlent mutuellement toute la force de notre passion. Un enfant adorable comme sa maman va voir le jour et pourrait passer plusieurs années dans tes bras. Infortuné ! Je me contenterais d’une journée. Mille baisers sur les yeux, sur les lèvres, sur la langue, sur ton cœur[^3]. Adorable femme, quel est ton ascendant ? Je suis bien malade de ta maladie. J’ai encore une fièvre brûlante... Ne garde pas plus de six heures Le Simple[^4], et qu’il retourne de suite me porter la lettre chérie de ma souveraine.</p><p>Te souviens-tu de ce rêve où j’ôtais tes souliers, tes chiffons et je te faisais entrer tout entière dans mon cœur ? Pourquoi la nature n’a-t-elle pas arrangé cela comme cela ? Il y a bien des choses à faire.[^5]</p><p style="text-align: right; margin-top: 0.49cm"><i>B.P.</i></p> [^1]: Lecture incertaine [^2]: Joséphine est encore à Paris et n’en part que le 26 juin. [^3]: <span></span>Les publications successives de cette lettre diffèrent sur ce mot.<span lang="en-GB">Tennant (</span><span lang="en-GB"><i>A Tour through parts of the Netherlands, Holland, Germany, Switzerland, Savoy and France in the year 1821-2</i></span><span lang="en-GB">, Londres, 1824, t. II, p. 452-455) a lu : « sur ton cœur », Bourgeat (</span><span lang="en-GB"><i>Napoléon. </i></span><i>Lettres à Joséphine</i>, Paris, 1941,p. 39-42) « sur tout », Haumont (J. Haumont<i>, Lettres de Napoléon à Joséphine et de Joséphine à Napoléon</i>, Paris, 1968, p. 54-59), Savant (<i>Napoléon et Joséphine</i>, Paris, 1955, p. 81-88) et S. d’Huart (<i>Napoléon. Correspondance. Lettres intimes</i>, Paris, 1970, p. 64-66) « sur ton c.. ». Nous adoptons ici la transcription de J. Tulard et Ch. Tourtier-Bonazzi<i>(Napoléon Lettre d’amour à Joséphine</i>, Fayard, 1981, n° 17). [^4]: Nom du courrier qui a porté la lettre. [^5]: Expédition autographe, collection de Madame Chalmers.</body>
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