CG1-0688.md

identifiantCG1-0688.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1796/06/14 00:00
titreNapoléon à Joséphine
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG1</i> - 688. - </b>À Joséphine</h1><p><br/> </p><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Quartier général, Tortone, 26 prairial an IV [14 juin 1796]</h2><p><br/> </p><p>Depuis le 18, ma chère Joséphine, je tardais et je te croyais arrivée à Milan. À peine sorti du champ de bataille à Borghetto[^1], je courus pour t’y chercher : je ne t’y trouvai pas ! Quelques jours après, un courrier m’apprit que tu n’étais pas partie, et il ne m’apportait pas de lettres de toi. Mon âme fut brisée de douleur. Je me crus abandonné par tout ce qui m’intéresse sur la terre. Je ne sentis jamais rien faiblement. Noyé dans la douleur, je t’ai écrit peut-être trop fortement. Si mes lettres t’ont affligée, me voilà inconsolable pour la vie... Le Tessin étant débordé, je me suis rendu à Tortone pour t’y attendre[^2]. Chaque jour j’attendais à trois lieues inutilement ; enfin, il y a quatre heures, j’y étais encore. Je vois arriver la simple lettre qui n’apporte la nouvelle que tu ne viens pas[^3]. Un instant après, je n’essaierai pas de te peindre ma profonde inquiétude, lorsque j’apprends que tu es malade, qu’il y a trois médecins chez toi, que tu es en danger, puisque tu ne m’écris pas. Je suis, depuis ce temps-là, dans un état que rien ne peut peindre : il faut avoir mon cœur, m’aimer comme je t’aime ! Ah ! je ne croyais pas qu’il fût possible d’essuyer de pareils chagrins, les malaises, des tourments si affreux. Je croyais ma douleur limitée et bornée ; mais elle est sans bornes dans mon âme ; une fièvre brûlante circule encore dans mes veines, mais le désespoir est dans mon cœur... Tu souffres, et je suis loin de toi. Hélas ! peut-être déjà n’es-tu plus ! La vie est bien méprisable, mais ma triste raison me fait craindre de ne pas te retrouver après la mort, et je ne puis m’accoutumer à l’idée de ne plus te voir. Le jour où je saurai que Joséphine n’est plus, j’aurai cessé de vivre. Aucun devoir, aucun titre ne me liera plus à la terre. Les hommes sont si méprisables ! toi seule effaçais à mes yeux la honte de la nature humaine.</p><p>Toutes les passions me tourmentent ; tous les pressentiments m’affligent ; rien ne m’arrache à la douloureuse solitude et aux serpents qui me déchirent l’âme. J’ai besoin d’abord que tu me pardonnes les lettres folles, insensées que je t’ai écrites ; si tu lis bien, tu y verras que l’amour ardent qui m’anime m’a peut-être égaré. J’ai besoin d’être bien convaincu que tu n’es pas en danger, mon amie. Donne tout à la santé ; sacrifie tout à ton repos. Tu es délicate, faible et malade ; la saison est chaude, le voyage long. Je t’en prie à genoux, n’expose pas une vie si chère ; si courte que soit la vie, trois mois se passeront... Trois mois encore sans nous voir ! Je tremble, mon amie ; je n’ose plus lever ma pensée sur l’avenir : tout est horrible, et le seul espoir où je serais sûr de me calmer me manque. Je ne crois pas l’immortalité de l’âme. Si tu meurs, je mourrai tout aussitôt, mais de la mort du désespoir, de l’anéantissement.</p><p>Murat veut me convaincre que ta maladie est légère ; mais tu ne m’écris pas : il y a un mois que je n’ai reçu de tes lettres. Tu es tendre, sensible, et tu m’aimes. Tu luttes entre la maladie et les médecins, insensée, loin de celui qui t’arracherait à la maladie et même aux bras de la mort... Si ta maladie continue, obtiens-moi une permission de venir te voir une heure. Dans cinq jours je suis à Paris, et le douzième je suis à mon armée ; sans toi, sans toi, je ne puis plus être utile ici. Aime qui veut la gloire, serve qui peut la patrie ; mon âme est suffoquée dans cet exil ; et lorsque ma douce amie souffre, est malade, je ne puis froidement calculer la victoire. Je ne sais quelles expressions employer, je ne sais quelle conduite tenir. Cent fois je veux prendre la poste et me rendre à Paris ; mais l’honneur, auquel tu es sensible, me retient malgré mon cœur. Par pitié, fais-moi écrire, que je sache le caractère de ta maladie et ce qu’il y a à craindre. Notre sort est bien affreux. À peine mariés, à peine unis, et déjà séparés ! Mes pleurs inondent ton portrait ; lui seul ne me quitte pas. Mon frère ne m’écrit pas. Ah ! sans doute il craint de m’apprendre ce qu’il sait savoir me déchirer sans retour. Adieu, mon amie. Que la vie est dure, et que les maux que l’on souffre sont horribles ! ! ! Reçois un million de baisers, crois que rien n’égale mon amour, qui durera toute la vie ! Pense à moi, écris-moi deux fois par jour ; arrache-moi promptement à la peine qui me consume. Viens, viens vite, mais aie soin de ta santé.[^4]</p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal"><i>Bonaparte</i></h3> [^1]: Borghetto a été enlevée le 30 mai. [^2]: Il était arrivé à Tortone le 13 juin. [^3]: Joséphine est à Paris, elle n’obtient ses passeports pour l’Italie que le 24 juin. [^4]: <span></span><i>Mémoires d’une contemporaine ou souvenirs d’une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l’Empire, etc.</i>Paris : Ladvocat, 1827, t. II p. 383-387.</body>
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