CG8-17759.md

identifiantCG8-17759.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1808/05/02 00:00
titreNapoléon à Murat, lieutenant de l’Empereur en Espagne
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG8</i> - 17759. - </b>À Murat, lieutenant de l’Empereur en Espagne</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Bayonne, 2 mai 1808, 10 h. du soir</h2><p>Mon frère, je reçois votre lettre du 30 avril à une heure du matin. Je vous réponds sur-le-champ, en vous envoyant la réponse du roi Charles, en espagnol et en français, à la lettre du prince des Asturies et qui a été remise ce soir à 6 heures. Cette réponse a atterré le prince des Asturies. Il est probable que demain je vous enverrai par Exelmans mon acte de médiation. Mais il est nécessaire que la reine d’Étrurie, l’infant don Francisco et surtout l’infant don Antonio, partent pour Bayonne ; que les bijoux et les diamants de la couronne ne soient pas soustraits, et que quelqu’un soit chargé d’y veiller, soit qu’ils passent au nouveau roi, soit qu’ils restent au roi Charles ; mais il est indispensable qu’ils ne soient pas des moyens de guerre entre les mains de ces gens-là. Tout ceci ne peut être fait qu’en agitant l’opinion et en les faisant passer par différentes situations. C’est pour cela que j’aurais voulu que vous eussiez fait imprimer les pièces que je vous ai envoyées ; je suis fâché que vous ne l’ayez pas fait, car c’est lorsque l’Espagne se trouvera dans une situation critique qu’elle se trouvera heureuse des arrangements qui auront lieu. Le but de l’estafette que je vous expédie est donc, 1° de vous envoyer la réponse du roi Charles que je vous laisse maître de faire imprimer ; 2° de vous assurer de don Antonio et de tous les autres princes de la maison ; 3° d’avoir soin qu’aucun bien de la Couronne, diamants, ne soient aliénés.</p><p>Je suis content du roi Charles et de la reine. Ils sont ici fort heureux. Je leur destine Compiègne.</p><p>Je destine le roi de Naples<sup>[^1]</sup> à régner à Madrid. Je vous donnerai le royaume de Naples ou de Portugal. Répondez-moi sur-le-champ ce que vous en pensez, car il faut que cela soit fait dans un jour. Vous resteriez, en attendant, comme lieutenant général du royaume. Vous me direz que vous préférez rester près de moi : cela est impossible. Vous avez de nombreux enfants, et, d’ailleurs, avec une femme comme la vôtre<sup>[^2]</sup>, vous pouvez vous absenter, si la guerre vous rappelait près de moi ; et elle est fort dans le cas d’être à la tête d’une régence. Naples est au reste plus beau que l’Espagne, car la Sicile y sera jointe ; et vous auriez là six millions d’habitants.</p><p>Si vous pouvez porter les habitants de Madrid à demander le roi de Naples pour roi, cela me ferait plaisir, et ménagerait l’amour-propre de ces gens-ci. Peut-être décideriez-vous la junte à intervenir, et se ferait-elle un mérite de se prononcer pour le nouveau roi. Vous devez vous attacher O’Farrill<sup>[^3]</sup>. Si vous n’imprimez la lettre du roi, vous pouvez la lui montrer, ainsi que la sotte lettre du prince des Asturies.</p><p>Il arrive tous les jours des troupes à Bayonne. Je n’ai déjà pas mal d’infanterie et de cavalerie. Si vous ne pouvez pas gagner les gardes du corps, il faut les détruire<sup>[^4]</sup>.<sup>[^5]</sup> </p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Napol</h3><p><br/> </p><p style="margin-bottom: 0cm; font-variant: small-caps; line-height: 100%"> Annexe</p><p style="margin-bottom: 0cm; font-variant: small-caps; line-height: 100%"> <br/> </p><p><i>Lettre du roi Charles à Ferdinand, prince des Asturies, du 2 mai 1808</i></p><p>Mon fils, les conseils perfides des hommes qui vous environnent ont placé l’Espagne dans une situation critique ; elle ne peut plus être sauvée que par l’Empereur. Depuis la paix de Bâle, j’ai senti que le premier intérêt de mes peuples était de vivre en bonne intelligence avec la France : il n’y a pas de sacrifices que je n’aie jugé devoir faire pour arriver à ce but important. Même quand la France était en proie à des gouvernements éphémères, j’ai fait taire mes inclinations particulières pour n’écouter que la politique et le bien de mes sujets. Lorsque l’empereur des Français eut rétabli l’ordre en France, de grandes craintes se dissipèrent, et j’eus de nouvelles raisons de rester fidèle à mon système d’alliance. Lorsque l’Angleterre déclara la guerre à la France, j’eus le bonheur de rester neutre et de conserver à mes peuples les bienfaits de la paix. L’Angleterre, depuis, saisit quatre de mes frégates et me fit la guerre avant même de me l’avoir déclarée ; il me fallut repousser la force par la force. Les malheurs de la guerre atteignirent mes sujets. L’Espagne, environnée de côtes, devait une grande partie de sa prospérité à ses possessions d’outre-mer, et souffrit de la guerre plus qu’aucun autre État. La cessation du commerce et les calamités attachées à cet état de choses se firent sentir à mes sujets. Plusieurs furent assez injustes pour les attribuer à moi et à mes ministres. J’eus la consolation, du moins, d’être assuré du côté de la terre et de n’avoir aucune inquiétude sur l’intégrité de mes provinces, que, seul de tous les rois de l’Europe, j’avais maintenue au milieu des orages de ces derniers temps. Cette tranquillité, j’en jouirais encore sans les conseils qui vous ont éloigné du droit chemin. Vous vous êtes laissé aller trop facilement à la haine que votre première femme portait à la France, et bientôt vous avez partagé ses injustes ressentiments contre mes ministres, contre votre mère, contre moi-même. J’ai dû me ressouvenir de mes droits de père et de roi ; je vous fis arrêter. Je trouvai dans vos papiers la conviction de votre culpabilité ; mais, sur la fin de ma carrière, en proie à la douleur de voir mon fils périr sur l’échafaud, je fus sensible aux larmes de votre mère, et je vous pardonnai. Cependant mes sujets étaient agités par les rapports mensongers de la faction à la tête de laquelle vous vous étiez placé. Dès ce moment je perdis la tranquillité de ma vie, et aux maux de mes sujets je dus joindre ceux que me causaient les dissensions de ma propre famille. On calomnia même mes ministres auprès de l’empereur des Français, qui, croyant voir les Espagnes échapper à son alliance, et voyant les esprits agités même dans ma famille, couvrit, sous différents prétextes, mes États de ses troupes. Tant qu’elles restèrent sur la rive droite de l’Èbre et parurent destinées à maintenir la communication avec le Portugal, je dus espérer qu’il reviendrait aux sentiments d’estime et d’amitié qu’il m’avait toujours montrés. Quand j’appris que ses troupes s’avançaient sur ma capitale, je sentis la nécessité de réunir mon armée autour de moi, pour me présenter à mon auguste allié dans l’attitude qui convenait au roi des Espagnes. J’aurais éclairci ses doutes et concilié mes intérêts. J’ordonnai à mes troupes de quitter le Portugal et Madrid, et je les réunis de différents points de la monarchie, non pour quitter mes sujets, mais pour soutenir dignement la gloire du trône. Ma longue expérience me faisait comprendre d’ailleurs que l’Empereur des Français pouvait nourrir des désirs conformes à ses intérêts, à la politique du vaste système du continent, mais qui pouvaient blesser les intérêts de ma Maison. Quelle a été votre conduite ? Vous avez mis en rumeur tout mon palais ; vous avez soulevé mes gardes du corps contre moi ; votre père lui-même a été votre prisonnier. Mon premier ministre, que j’avais élevé et adopté dans ma famille, fut traîné sanglant de cachot en cachot. Vous avez flétri mes cheveux blancs ; vous les avez dépouillés d’une couronne portée avec gloire par mes pères, et que j’avais conservée sans tache. Vous vous êtes assis sur mon trône. Vous avez été vous mettre à la disposition du peuple de Madrid, que vos partisans avaient ameuté, et de troupes étrangères qui, au même moment, faisaient leur entrée. La conspiration de l’Escurial était consommée, les actes de mon administration livrés au mépris public. Vieux et chargé d’infirmités, je n’ai pu supporter ce nouveau malheur. J’ai eu recours à l’empereur des Français, non plus comme un roi à la tête de ses troupes et environné de l’éclat du trône, mais comme un roi malheureux et abandonné. J’ai trouvé protection et refuge au milieu de ses camps. Je lui dois la vie, celle de la reine et de mon Premier ministre. Je vous ai suivi sur vos traces à Bayonne. Vous avez conduit les affaires de manière que tout dépend désormais de la médiation et de la protection de ce grand prince. Vouloir recourir à des agitations populaires, arborer l’étendard des factions, c’est ruiner les Espagnes et entraîner dans les plus horribles catastrophes vous, mon royaume, mes sujets et ma famille. Mon cœur s’est ouvert tout entier à l’Empereur ; il connaît tous les outrages que j’ai reçus et les violences qu’on m’a faites. Il m’a déclaré qu’il ne vous reconnaîtrait jamais pour roi, et que l’ennemi de son père ne pouvait inspirer de la confiance aux étrangers. D’ailleurs, il m’a montré des lettres de vous qui font foi de votre haine pour la France. Dans cette situation, mes droits sont clairs, mes devoirs davantage encore : épargner le sang de mes sujets ; ne rien faire, sur la fin de ma carrière, qui puisse porter le ravage et l’incendie dans les Espagnes et les réduire à la plus horrible misère. Ah certes ! si, fidèle à vos devoirs et aux sentiments de la nature, vous aviez repoussé des conseils perfides ; si, constamment assis à mes côtés pour ma défense, vous aviez attendu le cours ordinaire de la nature qui devait marquer votre place dans peu d’années, j’aurais pu concilier la politique et l’intérêt de l’Espagne avec l’intérêt de tous. Sans doute, depuis six mois les circonstances ont été critiques ; mais, quelque critiques qu’elles fussent, j’aurais obtenu, de la contenance de mes sujets, des faibles moyens qui me restaient encore et surtout de cette force morale que j’aurais eue en me présentant dignement à la rencontre de mon allié, auquel je n’avais jamais donné de sujets de plainte, un arrangement qui eût concilié les intérêts de mes sujets et ceux de ma famille. En m’arrachant la couronne, c’est la vôtre que vous avez brisée ; vous lui avez ôté ce qu’elle avait d’auguste, ce qui la rendait sacrée à tous les hommes. Votre conduite envers moi, vos lettres interceptées ont mis une barrière d’airain entre vous et le trône d’Espagne. Il n’est de votre intérêt ni de celui des Espagnes que vous y prétendiez. Gardez-vous d’allumer un feu dont votre ruine totale et le malheur de l’Espagne seraient le seul et inévitable effet. Je suis roi du droit de mes pères ; mon abdication est le résultat de la force et de la violence : je n’ai donc rien à recevoir de vous. Je ne puis adhérer à aucune réunion d’assemblée ; c’est encore une faute des hommes sans expérience qui vous entourent. J’ai régné pour le bonheur de mes sujets ; je ne veux point leur léguer la guerre civile, les émeutes, les assemblées populaires et la révolution. Tout doit être fait pour le peuple et rien par lui. Oublier cette maxime, c’est se rendre coupable de tous les crimes qui dérivent de cet oubli. Toute ma vie je me suis sacrifié pour mes peuples, et ce n’est pas à l’âge où je suis arrivé que je ferai rien de contraire à leur religion, à leur tranquillité et à leur bonheur. J’ai régné pour eux, j’agirai constamment pour eux. Tous mes sacrifices seront oubliés, et lorsque je serai assuré que la religion de l’Espagne, l’intégrité de mes provinces, leur indépendance et leurs privilèges sont maintenus, je descendrai dans le tombeau en vous pardonnant l’amertume de mes dernières années.<sup>[^6]</sup></p> [^1]: Joseph. [^2]: Caroline. [^3]: Ministre de la Guerre. [^4]: <span></span> Il existe quelques variantes dans <i>Lettres et documents pour servir à l’histoire de Joachim Murat</i>, vol. VI, p. 31-32. [^5]: Expédition, Archives nationales, fonds Murat, 31 AP 24, d. 467, p. 44. [C 13801] [^6]: <span></span> Extrait du <i>Moniteur </i>du 11 mai 1808, retranscrit en note dans la <i>Correspondance</i> n° 13801.</body>