CG8-17121.md

identifiantCG8-17121.md
fait partie decorrespondance
est validéoui
date1808/02/02 00:00
titreNapoléon à Alexandre Ier, Empereur de Russie, à Saint-Pétersbourg
texte en markdown<body><h1 style="text-transform: uppercase; font-family: Chivo; font-size: 1.5rem; line-height: 1;"><b style="text-transform: none"><i>CG8</i> - 17121. - </b>À Alexandre I<sup>er</sup>, Empereur de Russie, à Saint-Pétersbourg</h1><h2 data-kind="letter-context;" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Paris, 2 février 1808</h2><p>Monsieur mon frère, le général Savary vient d’arriver. J’ai passé des heures entières avec lui pour m’entretenir de Votre Majesté. Tout ce qu’il m’a dit m’a été au cœur, et je ne veux pas perdre un moment pour La remercier de toutes les bontés qu’elle a eues pour lui, et qu’elle a pour mon ambassadeur.</p><p>Votre Majesté aura vu les derniers discours du parlement d’Angleterre, et la décision où l’on y est de pousser la guerre à outrance. Dans cet état de choses, j’écris directement à Caulaincourt. Si Votre Majesté daigne l’entretenir, il lui fera connaître mon opinion. Ce n’est plus que par de grandes et vastes mesures que nous pouvons arriver à la paix et consolider notre système. Que Votre Majesté augmente et fortifie son armée. Tous les secours et assistance que je pourrai lui donner, elle les recevra franchement de moi ; aucun sentiment de jalousie ne m’anime contre la Russie, mais le désir de sa gloire, de sa prospérité, de son extension. Votre Majesté veut-elle permettre un avis à une personne qui fait profession de lui être tendrement et vraiment dévouée ? Votre Majesté a besoin d’éloigner les Suédois de sa capitale ; qu’elle étende de ce côté ses frontières aussi loin qu’elle le voudra ; je suis prêt à l’y aider de tous mes moyens<sup>[^1]</sup>.</p><p>Une armée de 50 000 hommes, russe, française, peut-être même un peu autrichienne, qui se dirigerait par Constantinople sur l’Asie, ne serait pas arrivée sur l’Euphrate, qu’elle ferait trembler l’Angleterre et la mettrait aux genoux du continent. Je suis en mesure en Dalmatie ; Votre Majesté l’est sur le Danube. Un mois après que nous en serions convenus, l’armée pourrait être sur le Bosphore. Le coup en retentirait aux Indes, et l’Angleterre serait soumise. Je ne me refuse à aucune des stipulations préalables nécessaires pour arriver à un si grand but. Mais l’intérêt réciproque de nos deux États doit être combiné et balancé. Cela ne peut se faire que dans une entrevue avec Votre Majesté, ou bien après de sincères conférences entre Romanzov<sup>[^2]</sup> et Caulaincourt, et l’envoi ici d’un homme qui fût bien dans le système. M. de Tolstoï est un brave homme, mais il est rempli de préjugés et de méfiances contre la France, et est bien loin de la hauteur des événements de Tilsit et de la nouvelle position où l’étroite amitié qui règne entre Votre Majesté et moi ont placé l’univers. Tout peut être signé et décidé avant le 15 mars. Au 1<sup>er</sup> mai nos troupes peuvent être en Asie, et à la même époque les troupes de Votre Majesté à Stockholm. Alors les Anglais, menacés dans les Indes, chassés du Levant, seront écrasés sous le poids des événements dont l’atmosphère sera chargée. Votre Majesté et moi aurions préféré la douceur de la paix et de passer notre vie au milieu de nos vastes empires, occupés de les vivifier et de les rendre heureux par les arts et les bienfaits de l’administration ; les ennemis du monde ne le veulent pas. Il faut être plus grands, malgré nous. Il est de la sagesse et de la politique de faire ce que le destin ordonne et d’aller où la marche irrésistible des événements nous conduit. Alors cette nuée de pygmées, qui ne veulent pas voir que les événements actuels sont tels qu’il faut en chercher la comparaison dans l’histoire et non dans les gazettes du dernier siècle, fléchiront et suivront le mouvement que Votre Majesté et moi aurons ordonné ; et les peuples russes seront contents de la gloire, des richesses et de la fortune qui seront le résultat de ces grands événements.</p><p>Dans ce peu de lignes, j’exprime à Votre Majesté mon âme tout entière. L’ouvrage de Tilsit réglera les destins du monde. Peut-être, de la part de Votre Majesté et de la mienne, un peu de pusillanimité nous portait à préférer un bien certain et présent à un état meilleur et plus parfait ; mais, puisque enfin l’Angleterre ne veut pas, reconnaissons l’époque arrivée des grands changements et des grands événements<sup>[^3]</sup>.<sup>[^4]</sup></p><h3 data-kind="letter-signature" style="text-align: right; font-size: 1em; font-weight: normal">Napoléon</h3> [^1]: La conquête de la Finlande par les Russes se fera sans le concours du corps d’armée de Bernadotte. [^2]: Ministre des Affaires étrangères. [^3]: Caulaincourt a rendu compte à Paris de l’enthousiasme d’Alexandre à la lecture de cette lettre, parvenue le 25 février à Saint-Pétersbourg : « Voilà des paroles de Tilsit », Il mentionne aussi sa défiance peu à peu grandissante quant aux projets de Napoléon : l’évacuation de la Prusse, le devenir de la Pologne et le partage de l’empire Ottoman (notamment la possession de Constantinople et le contrôle des détroits, en particulier celui des Dardanelles). [^4]: Expédition, Archives des Affaires étrangères de l’Empire russe (AVPRI), fds Chancellerie, inv. 468, 1808, d. 6045, p. 1.</body>