Documents relatifs à la proclamation de l'Empire [1802-1804] Retour accueil Napoleonica
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17 MESSIDOR an 12.VEVDREDI 6 JUILLET 1804.
JOURNAL DES DÉBATS ET LOIX DU POUVOIR LEGISLATIF, ET DES ACTES DU GOUVERNEMENT.

POLITIQUE.

On lit dans l'Argus les réflexions suivantes, sur la protestation du comte de Lille :

Le Moniteur vient de publier la protestation que le comte de Lille a faite, le 6 juin dernier, contre l'avénement de Napoléon à la dignité impériale, et contre tout ce que l'autorité nationale a fait depuis l'ouverture des états-généraux en 1789. Cette protestation a été annoncée dans les journaux anglais, mais elle n'y a point été insérée. On ne sait si elle a été adressée aux puissances, mais il est certain qu'il n'y a été fait aucune réponse officielle. On peut conclure de ce silence même quel cas on fait de cet acte inutile à la cause et aux prétentions du comte de Lille. De toutes les puissances de l'Europe, il ne convevoit peut-être qu'au gouvernement français de le publier : c'est la plus noble réponse qu'il pouvoit faire à l'écrit et aux prétentions qui y sont mises en evant ; c'étoit révéler la foiblesse de son ennemi, et donner une haute idée de sa propre grandeur.

Nous n'entrerons pas dans la discussion des droits que le comte de Lille s'arroge. Ils ont été décidés par les plus habiles publicistes, par les nations elles-mêmes, par l'histoire de toutes les dynasties, long-temps avant la révolution française. L'intérêt des peuples fait les rois, et la force nationale les soutient. Quand ils n'ont plus pour eux ni l'un ni l'autre, ils rentrent dans la foule des individus. Ces droits-la sont ceux de toutes les maisons régnantes : un peu plus, un peu moins d'antiquité fait toute la différence. C'est ce droit qui a mis dans la maison de Hanovre le sceptre britannique, dans la maison d'Autriche la couronne impériale ; ce fut le droit de Hugues Capet, choisi par ses pairs, qui représentoient alors la nation ; le comte de Lille lui-même n'est, selon ces principes, que le spoliateur des enfans de Charlemagne… Mais qu est-il besoin d'étayer une vérité éternelle par des exemples ? Si le comte de Lille proteste contre la révolution, la révolution proteste bien plus hautement contre lui. Cette révolution, dont les résultats ont été reconnus par toute l'Europe, consacrés par tant de victoires, et consolidés par tous les intérêts nouveaux, a jeté entre la France et les Bourbons un mur de diamant pareil à celui qui, dans Milton, sépare le palais de l'Eternel du sombre séjour des anges rebelles. Il faut que le comte de Lille renverse ce mur terrible, avant de faire entendre sa foible voix ou ses inutiles protestations. Ce n'est point par des écrits que des rois détrônés rétablissent leurs droits. Lorsqu'ils en sont réduits à cette extrêmité, ils sont déjà dégradés du rang où la fortune et l'autorité de la nation les avoient placés. Lorsque Henri IV voulut monter sur le trône de Saint-Louis, il prit les armes, il vainquit, il régna ; mais le comte de Lille nous rappelle le fils de Jacques II, qui, n'ayant jamais tiré le glaive, se contentoit d'envoyer régulièrement de sa petite cour de Commercy, en Angleterre et en Ecosse, des volumes de protestations et d'injures, au lieu d'y porter des armes et d'y lever des soldats. Il fut un temps où le comte de Lille pouvoit parler de ses droits, parce qu'il pouvoit les défendre ; mais il a choisi le parti de la retraite, il devroit prendre celui du silence : un roi détrôné doit combattre on se taire.

Du reste, le dernier acte de la volonté nationale complète tous les autres, et met le sceau, comme le dit si bien le comte de Lille, à l'usurpation dont le peuple français et l'empereur sont si coupables : l'instabilité du gouvernement, au milieu des triomphes de la république, flattoit encore les espérances des Bourbons ; le trône sembloit toujours vacant. Mais aujourd'hui que la dignité impériale est élevée sur les ruines de la monarchie, aujourd'hui que l'ordre héréditaire assure des chefs intéressés à l'ordre actuel, et que tous les intérêts nouveaux ont un centre, un point d'appui fixe, tout est fini pour les Bourbons. Quelles que soient leurs prétentions, ils ne peuvent désormais soutenir la comparaison avec celui que le peuple français leur a préféré, et il est plus glorieux de commencer une dynastie que de finir la sienne ; et, certes, jamais droits ne furent plus sacrés, plus solennellement reconnus que ceux de la famille appelée à régner.

Ce ne sont plus quelques tyrans subalternes, quelques seigneurs ignorans ; ce ne sont plus quelques vils factieux qui ont disposé de l'autorité dans un moment d'ivresse anarchique ; c'est un peuple tout entier qui, après avoir combattu quinze ans pour sa liberté, après avoir essayé diverses sortes de gouvernement, prend enfin, dans le calme des passions, celui qu'il a jugé le plus convenable à ses intérêts, et le plus conforme à son caractère. L'empereur ne portera pas un décret qui ne lui rappelle l'étendue de ses devoirs et la légitimité de ses droits. Il règne par les constitutions de l'empire : c'est-à-dire, que l'empire et les constitutions sont avant lui ; qu'il existe pour défendre l'un et pour maintenir les autres. Il avoit tout mérité de la reconnoissance nationale, maintenant il doit tout à la nation. Voilà ce qui rend son empire plus cher, ce qui le lie plus intimément au peuple ; voilà ce qui distingue éminemment la nouvelle dynastie, et qui donne une base éternelle au trône impérial, tandis que le comte de Lille et ses successeurs en seront réduits à faire entendre d'inutiles protestations, de quelque retraite ignorée ; malheureux d'avoir perdu le trône, malheureux de ne l'avoir pas su recouvrer, mais plus malheureux encore de n'être pas assez grands pour y renoncer, lorsque la fortune, les puissances de l'Europe et l'intérêt de la France les ont précipités pour toujours.

(Extrait de l'Argus.)

De l'Imprimerie de LE NORMANT, rue des Prêtres Saint-Germain-l'Auxerrois, no 42, vis-à-vis l'Eglise.

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