TRIBUNAT. OPINION de CARRET (du Rhône), Sur la motion d'ordre relative au Gouvernement héréditaire. Séance extraordinaire du 11 Floréal an 12.Tribuns, Lorsqu'un assentiment unanime confia au chef actuel de l'Etat les destinées d'un grand peuple, et voulut que sa puissance n'eût de terme que celui de ses jours, le peuple français s'étoit proposé et remplissoit au gré de ses vœux deux objets également sacrés, également chers à son cœur : il assuroit le bonheur et la tranquillité de son pays, et acquittoit envers un grand homme une partie au moins de sa reconnoissance. Mais tout n'étoit pas fait encore ; l'expérience vient de nous en fournir une preuve récente, et qui doit, par son influence, devenir la leçon de tous les peuples. Essayons de le démontrer. A peine le Gouvernement français eut-il pris une ombre de consistance, garantie seulement par le génie et les ressources incalculables d'un seul homme, que, rapidement déchues de leurs espérances ; les puissances ennemies de la Frauce renoncèrent à leurs projets de conquêtes, et ne virent plus de salut pour elles que dans l'alliance des Français, et dans l'amitié du héros qui les représentoit au conseil comme il les avoit défendus sur le champ de bataille. Dès-lors s'évanouirent tous ces plans de partage, de division, arrangés dans les conciliabules de Pilnitz et de Mantoue ; dès-lors disparurent tous ces projets anarchiques qui avoient si longtemps déchiré la France, et qui la rendoient au-dedans un objet de larmes et de regrêts, tandis qu'elle frappoit tous les yeux d'étonnement et d'admiration au-dehors par l'éclat et la rapidité de ses conquêtes. La tranquillité reparut ; l'ordre se rétablit dans les finances, dès le moment que la confiance publique put se reposer sur une base moins frêle et moins précaire que tous les divers appuis qui s'étoient successivement brisés au milieu de ces diverses fluctuations. Elle entrevit dans le héros de l'Italie et de l'Egypte, l'homme qui pouvoit seul justifier tout ce qu'il avoit fait concevoir d'espérances, qui pouvoit seul achever tout ce qu'il promettoit de grand et d'utile ; et la confiance publique fut pleine, fut entière en lui, dès l'instant qu'il se montra. La mériter et l'obtenir ne devoit être pour lui qu'une seule et même même chose ; comme la lui donner sans réserve ne pouvoit être qu'un seul et même vœu pour tous les Français. Bonaparte n'étonna personne en la justifiant ; il prouva seulement que les Français l'avoient bien jugé et qu'il étoit digne d'eux. Mais à peine les destinées de l'Etat avoient-elles commencé à refleurir entre ses mains ; à peine la France triomphante, mais avilie et opprimée jusqu'alors, puissante, mais méprisée, eut-elle repris par ses soins cette véritable prépondérance qui commande l'estime et force au respect, que l'on sentit la nécessité d'étendre le plus loin possible dans l'avenir la durée d'une magistrature dont les bienfaits étoient déja incalculables. Forcé par le vœu de la reconnoissance générale et par l'intérêt du bien pubilc, le chef de l'Etat se dévoua courageusement aux pénibles fonctions qui ne devoient avoir de terme désormais que celui de son existence, et s'imposa la tâche honorable de ne plus respirer que pour le bonheur et la gloire de son pays, et qu'il me soit permis de le dire en passant, citoyens collègues, pour peu que l'on réfléchisse sur l'effrayante responsabilité de de celui qui préside au destin de trente millions de ses semblables ; pour peu que l'on calcule les peines de tous les genres, les fatigues, les angoisses nécessairement inséparables de la suprème magistrature ; ce dévouement du premier consul sera, aux yeux, de la postérité le plus important de ses bienfaits, comme il en aura été le plus doux pour ses contemporains. Sans chercher à rouvrir les plaies de la patrie en revenant avec un pénible effort sur dix ans de malheurs et d'anarchie, qui varioit en vain ses formes et ses noms, mais qui n'en étoit pas moins l'absence absolue ou le sommeil profond de toutes les lois ; sans vous retracer ici les fautes ou les crimes, la foiblesse ou la perversité de vingt fantômes de gouvernemens successivement entraînés avec les débris de la monarchie qu'ils avoient détruite : qu'opposer à l'expérience qui nous console et nous ranime depuis cinq ans ? Et que sont de vaines théories ou de vagues déclamations, à côté de faits constatés par la reconnoissance des Français, et par l'admiration du reste de l'Europe ? (Car je ne compte pas au nombre des peuples policés, les seuls dont l'opinion puisse être de quelque poids pour nous, ces brigands forcénés qui font une si honteuse exception à la civilisation européenne) : je ne mets pas au rang des nations ce Gouvernement qui a insulté à tous les sentimens généreux, qui a tout offensé, droit naturel, droit des gens, droit politique ; qui a tout méprisé, foi publique, vertu, malheur ; qui a tout sacrifié à son orgueilleuse et insatiable ambition, au délire extravagant de dominer par-tout… Oui, l'Angleterre a brisé tous les liens qui l'attachoient au monde. Mais plus les maux dont nous saignons encore ont été profonds, plus le Gouvernement qui les répare doit nous être cher ; plus il doit réunir les suffrages des vrais patriotes, des Français vraiment éclairés ; plus il doit forcer même l'assentiment de ceux que pourroient égarer encore des spéculations dangereuses ou du moins impraticables. C'est dans l'unité, citoyens Tribuns, qu'est la force ; c'est l'axiome de tous les temps ; et quelle ne doit pas être celle destinée à mouvoir un aussi vaste Empire, et dont l'action doit s'imprimer avec une égale énergie sur tous les points et dans le même instant ! Plus on la divise, plus on l'affoiblit ; son énergie diminue en raison de son éloignement du centre ; et il en résulte que son action, dirigée par d'autres moyens que par des conseils nationaux et des institutions constitutionnelles, devient bientôt nulle et impuissante : c'est donc dans l'unité du pouvoir que réside la force du Gouvernement, la prospérité de l'État, et le bonheur individuel des administrés. Mais, rassurés pour le présent, où est la garantie pour l'avenir, si la forme du Gouvernement est telle que l'on puisse l'anéantir à chaque instant, en frappant le chef qui le représente ; et si ce chef en expirant ne laisse derrière lui que l'horreur de l'anarchie et les désastres de la guerre civile ? Que se proposoient si récemment encore les poignards de l'Angleterre ? Quel étoit le but atroce de tant de conspirations aussi absurdes dans leurs plans, que criminelles par leur objet ? Que vouloient ces vils assassins, les plus méprisables des hommes, si ceux qui les paient ne l'étoient plus encore ? Est-ce Bonaparte seulement que leurs glaives poursuivoient ? Non, c'est le premier Consul qu'ils vouloient frapper ; c'est le Gouvernement, c'est la France toute entière qu'ils espéroient anéantir ; et ils l'eussent fait sans doute, si la Providence qui a signalé si souvent la protection de son bras, n'eût fait retourner sur eux-mêmes le fer des assassins… Ils l'eussent fait, citoyens collègues : désolante pensée ! affreuse image ! oui, sans doute, ils l'eussent fait, parce que la forme actuelle du Gouvernement leur en avoit laissé concevoir l'idée, et leur en devoit confirmer l'espérance. Otons donc, il en est temps, ôtons tout prétexte de retour à l'anarchie, terminons sans retour les inquiétudes de cette immensité de bons, de vrais citoyens : ranimons le courage et la confiance de nos alliés, achevons de désespérer les méchans ; et ne hasardons plus et notre tranquillité présente et le bonheur dont nous sommes comptables à nos neveux. Fixons enfin l'hérédité de la magistrature suprême dans une seule et même famille : dans une seule, parce que l'expérience en a démontré l'indispensable nécessité ; et dans celle de celui qui l'exerce aujourd'hui, parce que nulle autre n'a su la mieux mériter, et n'en doit être plus digne à nos yeux. Par-là nous garantissons à jamais la tranquillité, la gloire et le bonheur de la France ; nous fermons les portes de l'espérance aux amis des Bourbons, s'il est possible cependant que des Français puissent encore demeurer attachés à une race déshonorée au-dedans et méprisée au-dehors ; nous déjouons à l'avance les intrigues toujours sanglantes des régimes électifs ; nous prévenons la possibilité même des factions, la naissance des chefs de partis ; nous conservons pure et entière la gloire de nos armées, nous les enchaînons toutes sous les drapeaux invaincus d'un chef unique, d'un Empereur enfin, grand par son titre, et plus grand encore par sa fortune… Eh ! que l'on ne s'y trompe pas ! nous n'entendons pas ici par fortune, ce bonheur aveugle qui favorise l'homme digne ou indigne qu'il s'est choisi ; mais cette fortune qui s'acquiert par un grand talent, se soutient par un grand caractère et s'affermit par une grande vertu… Par-là nous donnons une nouvelle vie à notre industrie, nous rouvrons de nombreux débouchés à ses produits, dont l'exportation mettoit autrefois la balance du commerce en notre faveur, nous les remettons en harmonie avec ce luxe majestueux qui doit toujours accompagner les grandes dignités, dont l'exemple influe si prodigieusement sur les habitudes et les relations de l'étranger avec nous. Par-là nous retenons dans les bornes d'une juste modération les puissances voisines qui, quelles que soient soient aujourd'hui leurs intentions, ne trouveront plus du moins dans la variabilité d'un Gouvernement éphémère les motifs sans cesse renaissans de calomnier ou d'essayer d'avilir une nation constituée désormais d'une manière aussi solide que majestueuse. Par-là enfin, citoyens Tribuns, nous imposons à ce même chef, objet de tant de vœux, l'obligation sacrée pour son cœur de mériter sans cesse l'estime et l'amour du premier peuple du monde ; et de se rappeler à chaque instant qu'en remettant entre ses mains augustes l'inappréciable dépôt de notre liberté, et en lui confiant le salut de tout ce qui doit rester de bon et de grand de la révolution, nous avons compté sur ses vertus comme sur son génie. Je vote l'adoption des mesures proposées par notre collègue Curée. DE L'IMPRIMERIE NATIONALE. Floréal an 12. Retour à la liste des documents relatifs à la proclamation de l'Empire |