Quoiqu'il s'agisse d'un événement qui intéresse de si près le bonheur du peuple français, mais sur-tout celui des générations à venir ; d'un événement qui fixera l'attention de l'univers, parce que les nations en donnent rarement l'exemple, il seroit superflu de se livrer à de grandes dissertations politiques.
Les quinze ans de révolution que nous venons de parcourir valent quinze siècles pour l'instruction. Autrefois l histoire étoit invoquée pour se décider dans les cas difficiles ; aujourd'hui le grand livre de la révolution nous apprend à distinguer ce qu'il y a de vérités et d'erreurs dans ce qui nous a été transmis par les anciens ; et tout Français, avec un esprit droit, peut démêler aisément ce qui reste à faire pour affermir les bases de notre situation politique.
Aussi les discours des préopinans ne sont ni ne devoient être des traités de politique ; mais, par un aperçu profond quoique rapide, par une juste application de faits qui viennent au secours de l'expérience que nous avons déja acquise, par une indication exacte de ce qu'exige l'intérêt national, ils ont porté une telle conviction dans les esprits, que je me vois obligé de convertir un discours en quelques observations qui pourront même n'être regardées que comme la simple exp ession d'un vœu, qu'à raison de son importance et de ses suites on est naturellement jaloux de motiver.
Une réflexion bien rassurante se présente encore à nos esprits ; c'est qu'il est difficile, j'oserai même dire impossible qu'on ne nous suppose pas la pureté des intentions. Nous pouvons appeler pour garantie de cette vérité les preuves non équivoques que nous en avons données dans le cours des travaux auxquels nous avons été appelés. D'ailleurs, pouvons-nous ne pas desirer ardemment le bonheur de nos concitoyens, puisque le nôtre est inséparable du leur ; puisque la plus douce idée sur laquelle nous puissions nous reposer est d'y avoir coopéré ; et tout ce que je viens de dire à ce sujet s'applique également aux premières autorités de l'Etat.
La nécessité de fixer héréditairement la suprême magistrature de la République dans la famille du premier Consul est une de ces vérités auxquelles on ne peut refuser son assentiment lorsqu'on n'est préoccupé par aucun motif étranger à la gloire et à la tranquillité de l'Etat.
C'est sur-tout dans la position où nous sommes que nous pouvons apprécier toute la sagesse des peuples anciens et modernes, qui pensoient que le bonheur et le repos des grandes nations tenoient à l'hérédité de leur gouvernement. Cette institution ne peut pas pas même être attribuée à leur sagacité ; elle étoit le résultat d'une expérience constatée le plus souvent par de tristes essais.
On voit cette hérédité adoptée par tous les grands peuples de l'antiquité, par les Babyloniens, les Egyptiens, chez qui Homère, Pythagore, Lycurgue, Platon, Solon étoient allés puiser des lumières ; par les Indiens, les Chinois et les Hébreux.
Elle n'a pas été admise d'abord par les nations du Nord ; mais dans la suite et à des époques plus ou moins reculées, on y a recouru comme au plus puissant préservatif contre les secousses violentes, contre les déchiremens sanglans qui seroient arrivés, ou qu'on pouvoit craindre à chaque mutation. La Pologne s'obstine pour le système d'un pouvoir électif, et la Pologne enfin disparoît de la liste des Puissances de l'Europe.
Aussi en France le pouvoir suprême y a toujours été héréditaire ; mais, sous la première et sous la seconde dynastie, il fut soumis à la loi du partage comme un bien particulier, et personne n'ignore les désordres affreux qui en résultèrent : il fallut en venir, sous la troisième dynastie, à une hérédité mieux entendue, réunie à l'indivisibilité. C'est cette institution, établie principalement pour l'intérêt des peuples, qui allégea les maux dont on les voit si souvent accablés, et qui contribua puissamment à élever la France monarchique à l'état de grandeur où on la voit à quelques époques. Cet ordre successif n'existe par aucune convention écrite ; il fut produit par un instinct d'intérêt national ; et c'est dans ce sens que le célèbre Jérôme Bignon disoit que cette coutume établie étoit plus forte que la loi même ; cette loi ayant été gravée non dans du marbre ou en du cuivre, mais dans le cœur des Français (1).
(1) Voyez le président Hénaut, Abrégé chronologique de l'histoire de France, au commencement de la seconde race.
Quelques personnes pourroient m'opposer que je viens de parler de grandes monarchies, et que la France s'est constituée en république.
Sans doute la France est et sera toujours une république, c'est-à-dire, d'après l'acception dans laquelle cette dénomination est ordinairement prise, un état dans lequel les citoyens jouissent des avantages de la liberté civile, où l'on ne voit aucune trace de féodalité, où l'on n'admet d'autres distinctions que celles des vertus et des talens, où l'on ne reconnoît d'autre volonté que celle de la loi, qui est la volonté de tous.
Mais pourroit-on dire sérieusement qu'un tel état ne puisse pas exister avec une magistrature héréditaire ?
A Lacédémone, on vouloit sans doute la liberté politique ; et cependant, dès la naissance même de cette célèbre et étonnante république, on y voit un pouvoir héréditaire, qui encore avoit le titre de roi. Ce n'est donc pas l'hérédité d'un pouvoir qui exclut la liberté ; elle devient, au contraire, indispensable pour la maintenir : l'essentiel est que ce pouvoir soit accompagné d'institutions telles qu'il ne puisse être ni opprimé ni oppresseur.
A Rome, lorsqu'une partie des citoyens n'opprime pas les autres, on les voit tous gémir sous la tyrannie de tous. De grandes vertus, de grandes actions, un esprit public animé par un ardent patriotisme, triomphèrent des vices de la constitution politique, et donnèrent à la république l'éclat avec lequel elle figure dans l'histoire.
Mais dans combien de circonstances n'y desire-t-on pas un pouvoir permanent et régulier ! Et n'est-on pas forcé de convenir que si le patriotisme n'eût pas été souvent changé en esprit de conquête, cette même Rome qui dévora presque tout l'univers se seroit dévorée elle-même ?
Oseroit-on affirmer qu'un pouvoir permanent et héréditaire, constitué dans des idées libérales, eût privé cette république de quelques siècles non pas seulement brillans, mais encore heureux ?
Je ne parle pas de l'empire romain, parce qu'il est trop évident que tous les vices de son organisation, qui produisirent tant d'horreurs dont le récit afflige l'ame, ne doivent être attribués qu'à l'absence d'un pouvoir héréditaire régulièrement constitué ; et on a lieu d'être étonné que celui de nos collègues qui vient de combattre la motion, et qui a rappelé ces horreurs, n'en ait pas aperçu la cause.
Nous pouvons même dire que c'est sur cet exemple mémorable qu'après la chute de la monarchie française, il s'est élevé des sollicitudes à ce sujet dans tous les bons esprits : mais, pour l'intérêt même de la vérité, il faut attendre le temps où elle puisse être utilement proclamée. D'ailleurs, où étoit l'homme à qui on pût conférer un titre qui imposât de si grands devoirs, qui pût porter dignement le fardeau le plus honorable mais aussi le plus pesant, et dans la famille duquel on pût le transmettre ? Heureusement cet homme existe avec toutes les qualités qui constituent un héros : il est puissant par son génie, grand par ses exploits, fort de l'amour des Français. La renommée l'a fait connoître à toutes les nations, l'histoire le fera passer aux générations les plus reculées comme un des plus grands capitaines du monde, comme grand homme d'état, et législateur d'un grand peuple ; et les Français peuvent se livrer avec sécurité à l'espoir de continuer de jouir du bonheur et de la gloire qu'ils ont acquis par tant de peines et de sacrifices. La famille dans laquelle le Gouvernement sera héréditaire sentira tous les devoirs que lui imposent un si grand modèle d'un côté, et un aussi loyal dévouement d'un autre.
Le droit qui a été donné au premier Consul d'élire son successeur ne peut suffisamment rassurer contre les entreprises des hommes puissans ou des factieux qui pourroient oser encore nous replonger dans les troubles. L'élection se montre trop comme une faculté particulière ; elle se détache trop aisément, dans l'esprit, de l'origine du droit dont elle n'est que l'exécution. Il n'y a que l'hérédité, qui sera regardée comme loi fondamentale de l'Etat, qui puisse être une barrière insurmontable contre toutes les ambitions. Ce ne sera pas un droit de famille, ce sera celui de la nation.
Enfin, l'hérédité dans la famille du héros qui a acquis tant de droits à la confiance et à l'amour des Français, indépendamment de tant de considérations, deviendroit nécessaire quand il ne s'agiroit que d'éloigner sans retour les prétentions d'une maison qui se repaît d'espérances chimériques, mais qui ne peut ignorer qu'il est écrit dans le cœur des Français qu'elle ne peut ni ne doit plus régner en France. Qui voudra jamais consentir que la patrie soit exposée à un débordement de vengeances, de passions dévastatrices, à toutes les calamités, enfin, qui suivroient le retour, ou, pour mieux dire, la conquête que seroit obligée de faire une famille qui en est la plus mortelle ennemie, qui ne pourroit y voir que des sujets et des victimes ? Que l'exemple que la famille des Stuart a donné au monde ne soit pas perdu pour nous !
J'adhère à la motion qui a été faite par notre collègue Curée.
A PARIS, DE L'IMPRIMERIE NATIONALE.
Floréal an 12.
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