Correspondance administrative de Vivant Denon [1802-1815]
 
 

Biographie de Dominique-Vivant Denon (1747-1825)

portrait de Vivant Denon par Houdetot,1807, 70*100 mm, crayon,n85 dans la collection

Un collectionneur d'aventures


Né à Chalon-sur-Saône en 1747, Dominique-Vivant Denon, après avoir fréquenté les ateliers d'artistes de la capitale, est rapidement introduit à la cour de Versailles. Remarqué par Louis XV, il se voit attribuer à 21 ans la charge de Gentilhomme ordinaire du Roi. Si Julie ou le bon père, la pièce qu'il fit jouer à la Comédie française en 1769 n'eut qu'un faible retentissement, il en fut tout autrement de Point de lendemain, petit conte libertin devenu chef-d'œuvre du genre, publié anonymement en 1777.
Entre temps des missions pour le compte des Affaires étrangères conduisent Denon en Russie (1773-1774) puis en Suisse (1775), occasion qu'il saisit pour rencontrer Voltaire et faire son portrait.
C'est dans le but d'accompagner les artistes chargés d'illustrer le Voyage pittoresque ou Description des royaumes de Naples et de Sicile de l'abbé de Saint-Non et pour en rédiger le texte, que Denon gagne l'Italie en 1777. Alors que l'ouvrage en cinq volumes sera publié sous le seul nom de son commanditaire, l'abbé de Saint-Non, Denon est retenu à Naples en tant que secrétaire d'ambassade jusqu'en 1785.
A son retour en France, il revend à Louis XVI la collection de vases étrusques qu'il a rapportée et se fait admettre à l'Académie royale de peinture et sculpture en tant que graveur.
C'est ensuite à Venise qu'il élit domicile. Il y partage son temps entre la peinture, la gravure qu'il enseigne, la recherche de nouvelles pièces pour enrichir sa collection et le salon d' Isabella Teotochi Marin sous le charme de laquelle il est tombé. Mais, soupçonné d'espionner pour le compte de la Convention il est expulsé de la Sérénissime en juillet 1793.
Grâce probablement à l'appui du peintre David, il peut rentrer en France et se faire rayer de la liste des émigrés. La gravure et les achats d'œuvres d'art accaparent alors Denon jusqu'à ce que l'Expédition en Egypte transforme en destin un parcours pour le moins chaotique et un avenir incertain.
Agé de cinquante ans, Denon est sans doute le doyen de l'Expédition qui embarque à Toulon au mois de mai 1798. Après Alexandrie et le Caire, Denon, suit le général Desaix parti à la conquête de la Haute-Egypte. Une fois de retour à Paris qu'il a regagné en compagnie de Bonaparte, Denon va s'employer à faire graver les quelques trois cents dessins exécutés sur place, dans des conditions parfois périlleuses, et à mettre en forme le récit de son voyage qu'il publie à l'automne 1802, non sans l'avoir dédié au Premier Consul. L'ouvrage, immédiatement traduit dans différentes langues, confère à son auteur une réputation internationale sinon de savant, du moins de connaisseur et joua un rôle de premier plan pour la révélation de l'Egypte ancienne et contemporaine comme pour la diffusion de ses modèles artistiques à l'origine de l'égyptomanie.
Le 19 novembre 1802 Denon est nommé directeur du Musée Central des Arts. Jusqu'à la chute de l'Empire, le premier directeur du Louvre va mettre entre parenthèse ses talents d'artiste et de littérateur, si l'on excepte sa volumineuse correspondance ici publiée. Mais c'est avec un enthousiasme à peine entamé par l'âge et les revers de la fortune qu'il les retrouvera en 1815 pour se consacrer à la publication de sa collection devenue une des plus célèbres de son temps, plus encore du fait de son éclectisme et de son originalité que de sa qualité.
Le 28 avril 1825, à près de quatre-vingts ans, le baron Denon s'éteint dans son appartement du quai Voltaire. Ses deux neveux, Vivant-Jean et Dominique-Vivant Brunet-Denon, après avoir dispersé sa collection, achevèrent l'œuvre de leur oncle en publiant les lithographies réalisées d'après les principales pièces sous le titre des Monuments des Arts du dessin.


 Le Directeur des Arts 1802-1815


1802-1804 : Du Musée central des Arts au Musée Napoléon
Lorsque Denon arrive à la tête du Muséum central des arts, celui-ci était, depuis son inauguration en 1793, administré par un conservatoire composé essentiellement d'artistes. La nomination de Denon vient apporter une réponse aux plaintes de plus en plus nombreuses - parmi lesquelles celles du peintre David qui convoitait le poste de Denon - s'élevant contre la mauvaise gestion du musée.
Denon va conserver auprès de lui les principaux membres de l'ancienne administration. Athanase Lavallée reste secrétaire. C'est lui qui en l'absence du directeur tient sa correspondance. L'architecte Léon Dufourny reçoit la charge de conserver les tableaux. Mais accaparé par les cours qu'il dispense, c'est surtout Denon qui œuvrera dans ce domaine comme sa première lettre à Napoléon à propos de la présentation des Raphaël dans le Grande Galerie le montre clairement.
Visconti et Morel d'Arleux conservent respectivement la garde des Antiques et celle des dessins et de la chalcographie.
Le décret qui, le 19 novembre 1802, nomme Denon à la tête du musée n'en fait pas seulement le premier directeur du Louvre : il place également sous sa responsabilité directe le musée des Monuments français, le musée spécial de l'Ecole française de Versailles, les galeries des palais du gouvernement. La Monnaie des médailles, les ateliers de la Chalcographie, de gravures sur pierres fines et de mosaïque sont également soumis à son autorité, auxquels s'ajoutent bientôt les manufactures de Sèvres, de Beauvais et des Gobelins. Denon occupe en quelque sorte les fonctions d'un ministre des Beaux-Arts.
Parmi les "dossiers" qui reviennent régulièrement sur le bureau du directeur figure bien entendu la comptabilité. Les courriers échangés à ce propos avec Alexandre Lenoir, conservateur du musée des Monuments français, témoignent des conceptions divergentes sur le musée de ces deux personnalités.
Autre sujet récurrent, les envois de tableaux dans les musées de province décidés par la "loi Chaptal" en 1801. Denon gère le choix des œuvres, surveille l'avancement des restaurations impérativement exécutées au Louvre, le paiement de celles-ci par les municipalités et enfin leur bon acheminement.
Une des préoccupations majeure de Denon au cours des premières années de son directorat, va être de trouver et d'aménager de nouveaux espaces - quitte à chasser l'Institut - afin de pouvoir exposer les collections qui ne cessent de s'accroître. En effet, aux collections royales à partir desquelles le musée s'est constitué, se sont ajoutées les saisies chez les émigrés et les conquêtes opérées par les troupes révolutionnaires en Belgique et en Italie.
Chaque nouvel arrivage de chef-d'œuvre permet à Denon d'exprimer ses talents de courtisan : n'est-il pas à l'origine du changement d'appellation de l'institution qu'il dirige en "Musée Napoléon" ? De même il se fait l'agent de la propagande napoléonienne en organisant les fêtes du camp de Boulogne, la distribution de la gravure du Concordat et l'envoi des portraits du Premier Consul en province. L'exposition au Louvre de la tapisserie de Bayeux et la rocambolesque "invention" - projet heureusement avorté - de la statue de Guillaume le Conquérant relèvent également de son initiative personnelle.
La correspondance reflète aussi les inconvénients d'un tel cumul de fonctions qui conduisent le conservateur à oublier ses responsabilités premières pour répondre aux exigences du gouvernement puis de la Cour. Le décor des résidences princières et l'aménagement de l'appartement du Pape au Louvre grâce aux ressources du musée, tout comme la réalisation de l'autel pour le sacre à partir de la fonte d'anges en argent du XVIIeme siècle en sont la preuve manifeste.
Du côté des commandes aux artistes, Denon veut reprendre les choses en main.
L'exemple du concours - sans lauréat - pour la Paix d'Amiens et qu'il doit "liquider" à son arrivée, l'incite à faire des propositions pour que les talents soient mieux employés et encouragés. Il met en place un contrôle attentif - trop au regard des artistes qui n'aiment pas être surveillés - de l'exécution des œuvres, des délais de réalisations, ainsi que de leur prix, sujet de conflit avec David et plus tard Gérard ou Isabey.
Des commandes sont passées pour la réalisation de monuments, notamment ceux dédiés au général Desaix et pour lesquels Denon s'implique particulièrement, sans toutefois rencontrer toujours le succès ; de même est poursuivie la commande de bustes des généraux et officiers morts sous la Révolution et l'Empire, série dont Denon suivra de très près la bonne exécution.
Signalons aussi l'organisation du Salon où les artistes viennent exposer leurs œuvres qui tous les deux ans accaparent une bonne part de l'emploi du temps, déjà bien chargé, du directeur.

1805-1811 - Un directeur itinérant au service du "plus bel établissement de l'univers"
L'année 1805 inaugure une série de voyages qui vont amener Denon à parcourir l'Europe dans le sillage de l'Empereur. Les galeries et bibliothèques des villes conquises sont systématiquement visitées par le directeur du Louvre qui fait dresser de longues listes répertoriant les pièces à expédier à Paris. Lors de ces voyages Denon fait aussi dessiner tous les sites des batailles de Napoléon, ambitieux projet dont il rend compte régulièrement dans sa correspondance, mais qui n'aboutira pas.
Son premier périple le voit successivement ordonner les cérémonies funèbres en l'honneur de Desaix à l'Hospice du Grand-Saint-Bernard, assister à Milan au couronnement de l'Empereur qu'il a supplié de l'autoriser à le suivre, faire quelques incursions - de repérage pourrait-on dire - en Autriche et en Allemagne, tout en proposant à Napoléon ses services d'agent de renseignement.
En 1806 et 1807 un nouveau séjour en Allemagne le tient éloigné du Louvre neuf longs mois. Puis c'est l'Espagne en 1808, et à nouveau l'Autriche et l'Allemagne l'année suivante. Enfin son ultime mission le conduira pour la dernière fois en Italie en 1811.
Si 1810 reste une année sans voyage, elle n'en fut pas pour autant de tout repos pour Denon qui eut fort à faire avec les cérémonies du mariage de l'Empereur avec Marie-Louise dont on sait qu'il se tint dans le Salon carré du Louvre. Outre l'organisation des cimaises à revoir en fonction de l'affluence de la foule le jour des festivités, il a fallu pendant plusieurs semaines se battre pour obtenir dans les temps la vaisselle de Sèvres conçue pour le banquet et des milliers de médailles à distribuer à la foule.
Mais ces absences répétées n'ont jamais empêché Denon de garder la haute main sur la vie quotidienne du musée comme sur la production artistique française. Des problèmes de gardiennage à l'avancement de l'inventaire du musée sous la houlette de Stendhal, Denon suit de près la gestion du Musée où se succèdent les expositions des conquêtes. A ces enrichissements massifs il faut ajouter les acquisitions que Denon continue à négocier : quelques tableaux au gré des ventes, une fabuleuse collection de dessins florentins rassemblée par l'historien Baldinucci et surtout la fameuse collection d'antiques du prince Borghèse.
Force est de constater que l'appétit de Denon dépasse de loin les capacités d'absorption du musée. Des travaux pour refaire les parquets ou destinés à améliorer l'éclairage de la Grande Galerie réduisent encore plus les espaces ouverts au public, pour le plus grand énervement du directeur, tandis que les ateliers de restauration croulent sous la charge de travail.
Par ailleurs des séries de commandes sont régulièrement lancées aux artistes : portraits en pieds des maréchaux, statues des grands dignitaires de l'Empire, décor de la Galerie de Diane aux Tuileries, sans oublier les monuments destinés célébrer la gloire de l'Empire : colonne Vendôme, arc du Carrousel, pont de la Concorde, Eléphant de la Bastille….
De même les manufactures sont attelées à reproduire les œuvres désignées par le directeur.

1812-1815 - Apothéose et chute du Musée Napoléon
Les problèmes du personnel du musée, le retard pris dans la rédaction de l'inventaire, et les travaux qui n'en finissent pas et alimentent la polémique avec Fontaine sont quelques-uns des soucis qui occupent les dernières années du directeur. Cependant celui-ci est surtout préoccupé par l'exposition des tableaux qu'il a sélectionnés en Italie et dont l'acheminement, puis la restauration mobilisent son énergie. Ces tableaux, essentiellement des primitifs - Fra Angelico, Giotto, Mantegna - en complétant les collections du musée démontrent l'ambition de Denon, celle de faire du Louvre un musée universel. N'est-ce pas dans ce but qu'il a aussi acquis des pièces asiatiques et préparé l'ouverture d'une salle égyptienne ? Lorsque cette exposition des "primitifs" est enfin prête, c'est Louis XVIII qui vient l'inaugurer. Denon est maintenu en place, et sa trahison ne lui sera même pas reprochée puisque avec les cent jours le Musée Royal redevient Musée Napoléon sans que le directeur soit inquiété.
Si depuis 1812, les commandes ont commencé à se tarir, la première Restauration oblige à des bouleversements dans le décor des résidences et l'iconographie des œuvres qui conduisent Denon à jouer les prestidigitateurs.
Par ailleurs il doit faire face aux premières demandes de restitutions. Elles sont encore modestes à l'exception de Brunswick. Plus délicat est le sort de Denon au lendemain de Waterloo. Face aux revendications des alliés, et malgré des menaces d'emprisonnement, il oppose une résistance tenace, afin de préserver l'intégrité du musée qu'il a en partie créé, mais aussi la sécurité des œuvres que la confusion du moment menace.
Denon choisit alors de "mettre en scène" sa correspondance des trois derniers mois, en y introduisant les courriers de ses interlocuteurs afin qu'on ne puisse l'accuser d'avoir bradé le patrimoine artistique européen guetté par le vandalisme comme le démontre le récit de l'enlèvement des Chevaux de Saint-Marc de l'arc du Carrousel.
S'il est contraint de céder, il aura tout de même réussi à user la patience des commissaires étrangers qui laisseront au Louvre un certain nombre d'œuvres.
Son dernier geste, avant de donner sa démission au roi, est de recommander ses collaborateurs.