Lettres de Napoléon 1er à Bigot de Préameneu [1800-1815]
 
Lettres de Napoléon à Bigot de Préameneu (1799-1815) :
 

Présentation des documents et évocation du contexte historique,
par le professeur Jacques-Olivier Boudon, président de l'Institut Napoléon

Introduction
Les lettres de Napoléon à Bigot de Préameneu, aujourd’hui publiées, forment un ensemble tout à fait exceptionnel, heureusement exhumé des coffres du Conseil d’Etat où il dormait depuis les débuts de la Troisième République. Certes, nombre de ces lettres étaient connues, mais leur édition en un même volume est une première qui mérite d’être signalée, car elle offre un éclairage remarquable sur la politique ecclésiastique de Napoléon à l’heure de la crise du Sacerdoce et de l’Empire. Elle permet ainsi de répondre au vœu d’Hippolyte Taine qui suggérait un classement par thème des lettres de Napoléon, en proposant notamment un chapitre sur “ les affaires de l’Eglise” (1). L’essentiel des 148 lettres concernent en effet les années 1808-1814 pendant lesquelles Bigot de Préameneu fut ministre des Cultes.(2)

 


Présentation des documents
    Bigot de Préameneu, jurisconsulte et ministre des Cultes
   Publier la collection Nougarède du Fayet : les précédentes éditions
     La Correspondance générale de Napoléon Ier publiée par ordre de Napoléon III
    Les éditions complémentaires : Haussonville, Lecestre, Brotonne
    Une collection miraculée
    Typologie des lettres

Evocation du contexte historique
    La politique ecclésiastique de Napoléon
    Les tensions avec le Pape
    La querelle des investitures
    Le clergé séculier sous l'Empire
    Le clergé régulier sous l'Empire


Conclusion
A travers les cent quarante-huit lettres adressées par Napoléon à Bigot de Préameneu, les conceptions religieuses de l’empereur se dessinent donc avec force.
Pétri d’un gallicanisme hérité du siècle de Louis XIV, il entend faire servir l’Eglise à la grandeur de sa politique, sans se laisser arrêter par les réactions du pape. Mais il ne souhaite pas la destruction du catholicisme qui à ses yeux représente l’un des ciments de la société. Pour cette raison, il ne saurait être un ferment de division au sein du corps social. Tout risque de ce type est donc conjuré par une politique extrêmement rigoureuse conduisant, si besoin est, à l’emprisonnement ou à la déportation des ecclésiastiques suspects d’actes de résistance contre le régime. C’est en effet au sein du clergé que l’opposition la plus forte à l’Empire s’est développée.
Mais il faut se garder de ne considérer que l’aspect répressif de la politique ecclésiastique de Napoléon. Son souci de rationaliser et de moderniser les structures ecclésiales, en suivant le modèle imposé en France depuis 1802 est constant. Mais alors que le dialogue avait prévalu sous le Consulat, c’est la force qui s’impose après 1808, ce qui a pour effet d’annihiler in fine les efforts d’adaptation. La restauration de la Rome pontificale, sur une base intransigeantiste, est sur ce point éclairante. La renaissance des Etats du pape en 1814 est en effet considérée par les catholiques comme une mesure de restauration de l’Eglise elle-même.(3)
Loin d’avoir détruit la papauté, Napoléon a ainsi contribué à lui redonner un second souffle, en transformant le pape en martyr.

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Présentation des documents
 

 Bigot de Préameneu, jurisconsulte et ministre des Cultes

Félix-Julien-Jean Bigot de Préameneu avait hérité, le 4 janvier 1808, du poste de ministre des Cultes (4), occupé avant lui par Jean-Etienne Portalis (5). Le choix de Bigot pour succéder à Portalis n’est pas le fruit du hasard. Leur itinéraire est parallèle et les deux hommes, nés à un an d’intervalle —Portalis en 1746, Bigot de Préameneu en 1747— se connaissaient de longue date. Tous les deux avaient appartenu au Conseil d’Etat sous le Consulat, Portalis y entrant dès sa formation en 1800, Bigot l’année suivante, après une carrière politique marquée sous la Révolution par un attachement aux idées royalistes. Comme Portalis, Bigot de Préameneu était également un juriste de formation, docteur en droit, avocat puis conseiller au Parlement de Rennes avant 1789, alors que Portalis avait exercé à Aix. Il avait aussi reçu une éducation religieuse au séminaire de Rennes, sa ville natale, avant de délaisser la prêtrise pour le droit.

Mais cette double formation de juriste et de théologien le désignait tout naturellement pour ce poste de ministre des Cultes. Avec Portalis, Bigot partageait aussi une commune appartenance à la commission chargée, en juillet 1800, de rédiger le premier projet de Code civil. Juriste, c’est à la tête de la section de Législation du Conseil d’Etat que Bigot s’illustre, à partir de 1802, avant d’aller exercer ses talents en Ligurie, après son annexion à l’Empire en 1805. Il est chargé d’y organiser la Justice. Après la mort de Portalis, Napoléon hésite un instant sur le choix de son successeur ; il laisse du reste au fils du ministre défunt, Joseph Portalis, le soin d’assurer l’intérim. Puis il se décide, en janvier 1808, à désigner Bigot pour le remplacer. En faisant ce choix, Napoléon opte pour un expert en droit, imprégné des idées gallicanes, au moment où se profile la crise entre le pape et l’empereur. Le nouveau ministre a aussi la réputation d’être un modéré : “ M. Bigot avait dans le caractère une modération qui le rendait propre aux fonctions qu’il allait remplir ”, note Cambacérès dans ses Mémoires, avant d’ajouter “ je l’avais désigné de bonne heure à Napoléon comme étant un sujet fort distingué ”.(6)

L’empereur n’eut ensuite qu’à se louer de ce choix, Bigot de Préameneu conservant le poste de ministre des Cultes jusqu’en avril 1814, après avoir accompagné l’impératrice à Blois. Il se retire sous la Première Restauration, mais réintègre son ancien poste, avec le titre de directeur général des Cultes, à l’époque des Cent-Jours. Ecarté en juillet 1815, quitte la vie publique, tout en conservant son fauteuil à l’Académie française. Il meurt le 31 juillet 1825.

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 Publier la collection Nougarède du Fayet : les précédentes éditions
A sa mort, sa fille, Eulalie Bigot de Préameneu (7), mariée au baron Nougarède du Fayet, trouve dans l’héritage de son père, une partie des lettres que Napoléon lui avait adressées, une partie seulement car les archives de l’Empire conservent les minutes de missives dont l’original est aujourd’hui perdu. Selon quel critère Bigot a-t-il opéré cette sélection, nous l’ignorons. Mais le fait est que les lettres conservées rendent un compte assez exact des soubresauts de la politique religieuse à la fin de l’Empire.

 La Correspondance générale de Napoléon Ier publiée par ordre de Napoléon III
Eulalie Nougarède du Fayet fut naturellement sollicitée par la Commission mise en place sous le Second Empire pour éditer la correspondance de Napoléon Ier. Bien des lettres de l’Empereur à Bigot, publiées dans la Correspondance générale, proviennent effectivement du fonds de la baronne du Fayet. Mais la commission fit un choix, dans ce fonds comme dans d’autres, si bien que sur les cent quarante-huit lettres possédées par Eulalie Bigot, soixante-cinq seulement furent retenues. On sait que la correspondance fut éditée en deux temps et que la seconde commission, présidée par Napoléon-Jérôme, fut plus sévère dans ses choix. Or, c’est à partir du tome 15 qu’elle commence son action, ce qui correspond pour l’essentiel, au moment où Bigot arrive à la tête du ministère des Cultes. L’objectif des éditeurs est d’exalter l’action de Napoléon ; ils n’ont donc guère le souci de le montrer sous un jour négatif (8). Dès lors, les lettres dans lesquelles l’empereur manifeste quelque vigueur à l’égard du clergé ou du pape lui-même sont écartées. Il est vrai que, dans les années 1860, les relations entre le régime et la papauté se sont tendues, à la suite de la question romaine et de la perte par le pape d’une grande partie de ses Etats. Certes, la situation que connaît le pape sous le Second Empire est sans commune mesure avec celle qu’avait vécue Pie VII sous le Premier Empire, mais des comparaisons ne peuvent manquer d’être faites, ce qui, sans nul doute, a conduit les éditeurs de la correspondance à minorer l’état de tension existant entre le pape et Napoléon Ier.

 Les éditions complémentaires : Haussonville, Lecestre, Brotonne
Pourtant, au moment même où s’achève la publication de la correspondance de Napoléon Ier, le comte d’Haussonville, dans son histoire des rapports entre l’Eglise et l’Etat, donne au public certaines des lettres de Napoléon à Bigot de Préameneu (9). Il n’en précise pas la provenance, mais sans doute a-t-il eu connaissance des originaux détenus par la baronne du Fayet.
Il faudra encore attendre trente ans, pour que, chacun de leur côté, Léon Lecestre et Léonce de Brotonne, publient quelques-unes des lettres de Napoléon à son ministre des Cultes (10). Parmi les lettres du fonds conservées par la fille de Bigot, trente-trois furent éditées par Léon Lecestre et treize par Léonce de Brotonne, mais ces éditions furent effectuées à partir des minutes conservées aux Archives nationales, d’où quelques variantes avec l’original. Il reste que, sous bénéfice plus complet d’inventaire, trente-quatre lettres de Napoléon à Bigot de Préameneu étaient jusqu’à ce jour restées inédites. A elles seules, ces lettres inédites justifieraient une publication. Et pourtant, elles ont échappé de peu à un oubli éternel.

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 Une collection miraculée
En 1864, la baronne du Fayet avait légué par testament les archives de son père au Conseil d’Etat, montrant ainsi l’attachement de sa famille à une institution à laquelle avait également appartenu son mari. A sa mort, en 1866, les lettres de Napoléon à Bigot de Préameneu reviennent donc au Conseil d’Etat. Elles y sont encore au moment de la Commune au cours de laquelle, on le sait, le Conseil d’Etat fut incendié, les flammes emportant avec elles toutes les archives du Conseil et tous les documents qui y étaient conservés. Mais, par un hasard de l’histoire qu’il faut souligner, les lettres à Bigot échappèrent à l’incendie. En effet, quelques jours auparavant, le délégué de la Commune, chargé de l’Intérieur, Peyrouton, trouva les lettres en question et les emporta au ministère de l’Intérieur où elles furent retrouvées dans un tiroir. En 1872, elles sont rendues à la Commission provisoire chargée de remplacer le Conseil d’Etat. Elles y sont demeurées depuis.

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 Typologie des lettres
Seules les sept premières lettres de ce fonds sont adressées au président de la section de Législation au Conseil d’Etat, c’est dire que l’essentiel du fonds concerne l’époque pendant laquelle Bigot de Préameneu est à la tête du ministère des Cultes. Plus précisément, au cours de cette période, les années 1810-1811 se détachent très nettement, puisque si le fonds Bigot contient quatre lettres de 1808 et quinze de 1809, il en existe quarante-neuf pour 1810 et cinquante-six pour 1811. Ces deux années marquent le sommet de la crise religieuse, avant que d’autres préoccupations n’accaparent Napoléon — deux lettres de 1812 ont été conservées — une légère remontée s’opérant en 1813, avec dix lettres, puis une en 1814 et quatre en 1815. Ce bref rappel de la chronologie des lettres publiées en dit long sur l’intérêt qu’a porté Napoléon aux questions religieuses, notamment dans les années 1809-1811, c’est-à-dire entre le rattachement des Etats du pape à la France, suivi par la captivité de Pie VII à Savone, et l’organisation du concile national en juin 1811. Loin des champs de bataille, l’Empereur suit avec précision les affaires ecclésiastiques, laissant finalement peu de rapports de son ministre sans réponse. Aux ordres parfois lapidaires succèdent des lettres beaucoup plus détaillées, dans lesquelles transparaît son souci constant d’aller au fond des choses. Napoléon sait à merveille utiliser le travail préparatoire de son ministre, dont les traces sont conservées dans les fonds de la Secrétairerie d’Etat (11). Car à travers les lettres adressées par l’Empereur, se dégage le travail du ministre lui-même dont on pressent l’activité, mais aussi la pondération. Ainsi Bigot parvient à modérer les ardeurs de Napoléon, en prenant prétexte d’arguments juridiques ou matériels, par exemple à l’occasion de la suppression de la Compagnie de Saint-Sulpice qui obtint de fait un sursis de deux ans.

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Evocation du contexte historique
 

 La politique ecclésiastique de Napoléon

 Les tensions avec le Pape
La lecture des 148 lettres adressées par Napoléon à Bigot de Préameneu permet de dessiner les grands contours de la politique ecclésiastique de l’Empereur à partir de 1808. Portalis avait été le ministre de la reconstruction concordataire, celui qui avait œuvré pour la mise en place des cadres et des hommes (12). Bigot de Préameneu est au contraire le ministre de la crise du Concordat, illustrée par l’affrontement croissant entre le pape et l’empereur. La correspondance rend compte de cette montée des tensions, depuis la publication de la bulle d’excommunication qui vise, sans le nommer, directement Napoléon, jusqu’à l’acmé que représente la découverte de correspondances secrètes entre le pape prisonnier à Savone et le clergé de plusieurs diocèses, notamment Paris. Mais à aucun moment, Napoléon ne désespère de pouvoir fléchir le pape. Constamment il oscille entre le désir de l’utiliser et la tentation de se passer de lui. On perçoit ainsi l’intensité des efforts entrepris, à partir de 1809, pour installer le Saint-Siège à Paris. L’objectif de l’Empereur est bien d’amoindrir la puissance pontificale, en la contrôlant, mais non de la faire disparaître. Que ce soit, en 1811, par l’envoi de délégations d’évêques à Savone, avant comme après le concile, ou en janvier 1813 lorsque Napoléon parvient à arracher à Pie VII la signature d’un nouveau Concordat, l’Empereur manifeste son souhait de gagner le pape à sa cause. A chaque fois, il manque d’y parvenir, mais à chaque fois il échoue. Ces lettres rendent compte de cette partie d’échec entre un souverain détenteur d’un pouvoir sans limites et un pape, de plus en plus isolé, mais toujours ferme dans son refus d’abandonner ses prérogatives. L’un s’appuie sur une puissance temporelle sans pareille, l’autre se raccroche à la tradition de l’Eglise.

 La querelle des investitures
La dernière arme que détient Pie VII après son exil à Savone, c’est le refus de donner son investiture canonique aux évêques nommés par Napoléon. Il en use depuis 1808, ce qui laisse vacants de plus en plus de diocèses. Or, dans la recomposition de l’Eglise, le choix des évêques est essentiel (13). Ces “ préfets violets ” contribuent en effet à la préservation de l’ordre social, en favorisant l’obéissance au souverain et en encourageant la conscription. Face à l’opposition de Pie VII, l’empereur passe outre en nommant des évêques dont il sait qu’ils ne seront pas reconnus par le pape, puis en les obligeant, à l’automne de 1810, à se rendre dans leur nouveau diocèse afin d’obtenir du chapitre les pouvoirs d’administrateur capitulaire qui leur permettront de les gouverner. A son tour, le pape intervient, en faisant connaître, par des lettres secrètes, la nullité de ces nominations aux yeux de l’Eglise. A Asti, Florence et Paris la crise est ouverte. Elle conduit en prison plusieurs ecclésiastiques rebelles, à l’instar de l’abbé d’Astros, vicaire capitulaire de Paris, arrêté le 4 janvier 1811. Mais dans ce bras de fer entre les deux pouvoirs, la négociation succède à l’épreuve de force. Napoléon cherche à faire admettre à Pie VII la nécessité d’un changement dans les modalités de l’investiture canonique. Conseillé par des légistes gallicans, parmi lesquels figurent Bigot de Préameneu et ses collaborateurs au sein de l’administration des Cultes, il tente d’obtenir que le droit d’investiture soit dévolu au métropolitain de la province du nouvel évêque, si au bout de six mois le pape n’a pas reconnu l’élu. C’est tout l’objet des débats qui ont lieu au cours du concile national, réuni à Paris entre juin et août 1811, concile qui, malgré les précautions prises pour encadrer la parole des évêques, s’achève par un demi-échec. Napoléon se heurte à une opposition ferme d’une partie de l’épiscopat qui refuse le schisme auquel conduirait une politique intransigeante à l’égard du pape. L’accord trouvé ne règle finalement rien. Mais déjà l’esprit de Napoléon est ailleurs et tandis qu’il s’engage dans les préparatifs de la campagne de Russie, il fait venir le pape à Fontainebleau. Un relatif silence retombe sur les affaires ecclésiastiques. Pourtant, à peine revenu de Moscou, Napoléon se tourne à nouveau vers le pape et lui arrache le Concordat de Fontainebleau qui résout en apparence les problèmes en suspens, mais Pie VII se rétracte, ce qui provoque un nouveau durcissement des mesures à son encontre.

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 Le clergé séculier sous l'Empire
Les lettres de Napoléon à Bigot de Préameneu rendent compte des péripéties de ces relations houleuses entre l’Empire et le Saint-Siège. Elles permettent ainsi de voir s’animer un monde d’ecclésiastiques extrêmement divers, des évêques napoléoniens à la fidélité éprouvée aux cardinaux noirs, sanctionnés pour avoir refusé d’assister au mariage religieux de Napoléon et de Marie-Louise, en passant par une cohorte de clercs placés sous la surveillance de la police. Cette correspondance permet également de matérialiser l’extension du champ d’application du ministère des Cultes au soir de l’Empire. Dans les lettres conservées, il n’est question que du catholicisme. Aucune mention n’est faite des Eglises protestantes ou du judaïsme, pourtant reconnu par l’Etat depuis 1808. Il est vrai que le catholicisme représente la religion de la “ grande majorité des Français ” pour reprendre les termes du Concordat. De plus, depuis 1801, le cadre dans lequel se déploie l’action du ministre des Cultes s’est considérablement développé (14). La France de 1801 comptait soixante diocèses, correspondant à l’hexagone et aux départements belges et rhénans. En 1812, à l’époque des cent trente départements, elle en compte cent dix. Aux évêchés érigés en 1802, sont venus s’ajouter les diocèses piémontais, puis à partir de 1808, ce dont Bigot eut à s’occuper personnellement, les diocèses des pays italiens annexés (la Toscane, Plaisance et Parme). Mais surtout, les lettres de Napoléon montrent à quel point a été importante la réorganisation des diocèses romains à partir de 1809. On mesure mal la révolution qu’a représenté, dans les anciens Etats pontificaux, le remplacement d’un gouvernement de prêtres par l’administration française (15). Napoléon impose des réformes radicales dans l’organisation politique et religieuse de ce pays : réduction du nombre des diocèses, disparition de la plupart des chapitres et des couvents, nationalisation de leurs biens. Ces mesures conduisent un nombre important de clercs sur les routes d’Italie.

L’exil et la déportation du clergé romain est une réalité qui transparaît bien dans la correspondance de Napoléon. Ce dernier rencontre dans les Etats pontificaux une résistance de la part du clergé à laquelle il n’était pas accoutumé, sauf le cas particulier de l’Espagne. Cette résistance fait du reste des émules en France même et l’on peut penser que la situation faite au clergé romain et à son chef y a contribué. Elle a pour conséquence d’accroître le contrôle policier sur le clergé.

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 Le clergé régulier sous l'Empire
Enfin les lettres de Napoléon sur les affaires religieuses manifestent une véritable haine à l’égard du clergé régulier ; l’empereur évoque “ cette vermine de moines”, dans une lettre de mars 1810. Napoléon pense alors aux moines italiens, mais le propos n’en est pas moins révélateur d’un état d’esprit qui ressort de façon plus générale à travers sa correspondance. Il reste un homme des Lumières, très méfiant à l’égard des couvents et monastères, considérés comme inutiles voire néfastes, et supposés être des lieux d’opposition au régime. Le Concordat n’avait rien prévu pour les congrégations religieuses. Elles restaient donc théoriquement interdites sur le territoire français. Pourtant un régime de tolérance prévalut dans les premières années du Consulat et de l’Empire, qui permit la renaissance de quelques congrégations masculines et surtout l’essor des congrégations de femmes. Napoléon a en effet compris combien elles pouvaient rendre de services à la société, notamment sur le plan scolaire et hospitalier (16). Du reste, les congrégations féminines échappent à la vindicte de l’empereur. Elles obtiennent même en 1809 un statut favorable, mais qui les place en même temps sous un régime de strict contrôle. La crise qui secoue la congrégation des Filles de la charité vient ainsi rappeler le poids grandissant de l’Etat dans la direction de ces congrégations.

Les ordres masculins sont pour leur part détruits. Alors que Napoléon s’attache à faire disparaître la présence monastique en Italie, voire en Allemagne, les congrégations missionnaires sont supprimées. Mais le symbole de cette politique d’éradication des congrégations demeure la suppression de la Compagnie de Saint-Sulpice, associée dès 1801 à la réorganisation concordataire du pays, par l’intermédiaire de son supérieur Emery. Déjà menacée en 1809, la Compagnie est dissoute en 1811, peu après la mort de son supérieur, et les douze séminaires qu’elle dirigeait sont confiés au clergé diocésain. Cette suppression est un symbole car la compagnie a défendu le pape et passe donc pour “ ultramontaine ”, à l’instar de la plupart des congrégations d’hommes. A l’heure de la crise avec Pie VII, Napoléon entend s’appuyer sur le seul clergé séculier, composé d’évêques et de curés soumis au serment et rémunérés par l’Etat. Ce clergé se voit imposer l’enseignement des quatre articles de 1682, charte du gallicanisme, devenu loi de l’Etat en 1810. Mais l’attachement du clergé à la défense des libertés de l’Eglise de France ne l’empêche pas de rester fidèle au pape. C’est un des éléments que n’a pas suffisamment perçu Napoléon. Le clergé français n’est pas prêt au schisme.

 

Jacques-Olivier BOUDON
Président de l’Institut Napoléon

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1)
Hippolyte TAINE, Les origines de la France contemporaine, Laffont, “ Bouquins, 1986, T. 2, p. 391, note 3. [Retour]
 
2)
Bigot de Préameneu n’a pas fait l’objet d’une biographie de référence. Il faut donc se contenter de la notice rédigée par son petit-fils sous la Monarchie de Juillet, Arthur NOUGAREDE DE FAYET, Notice sur la vie et les travaux de M. le comte Bigot de Préameneu par A.Nougarède de Fayet son petit-fils, Paris, Imp. De Crapelet, 1843, 71 p. ; et de quelques études parues dans des revues locales : R. KERVILLER, “ La Bretagne à l’Académie française : Bigot de Préameneu ”, Revue de Bretagne, 1904, 1er semestre, p. 13, 148 et 225 et J. PEPIN, “ Bigot de Préameneu, jurisconsulte (1747-1825) ”, Bulletin de la Société d’Archéologie de Bretagne, 1986, p. 169-175. [Retour]
 
3)
En attendant la publication de sa thèse sur la restauration de Rome sous Pie VII et Léon XII, voir Philippe BOUTRY, “Traditions et trahisons. Le retour de Pie VII à Rome (19 mars-24 mai 1814) ”, dans Yves-Marie BERCÉ (dir.), La fin de l’Europe napoléonienne, Paris, Kronos, 1990, p. 203-218. [Retour]
 
4)
Voir Thierry LENTZ, Dictionnaire des ministres de Napoléon, Paris, Christian/Jas, 1999. [Retour]
 
5)
Voir Claude LANGLOIS, "Philosophe sans impiété et religieux sans fanatisme. Portalis et l'idéologie du système concordataire", Ricerche di Storia Sociale e Religiosa, 15-16, 1979, p. 37-57 ; Marceau LONG et Jean-Claude MONIER, Portalis ou l’esprit de justice, Paris, Editions Michalon, 1997. [Retour]
 
6)
Mémoires inédits. Eclaircissements publiés par Cambacérès sur les principaux événements de sa vie politique, présentation et notes de Laurence Chatel de Brancion, Paris, Perrin, 1999, 2 tomes, t. 2, p. 167. [Retour]
 
7)
De son mariage avec Eulalie-Marie Barbier, Bigot de Préameneu avait eu deux filles, Eulalie-Jeanne-Marie-Félicité et Eugénie. Eulalie avait épousé en premières noces Etienne Sauret, puis André-Jean-Simon Nougarède de Fayet qui fut membre du Corps législatif et maître de requêtes au Conseil d’Etat, puis président de la Cour d’appel de Paris. [Retour]
 
8)
Correspondance de Napoléon Ier publiée par ordre de l'empereur Napoléon III, Paris, Imprimerie Impériale, 32 tomes, 1858-1869. [Retour]
  9) Comte d’HAUSSONVILLE, L’Eglise romaine et le Premier Empire 1800-1814, Paris, Michel Lévy, 5 tomes, 1868-1869. [Retour]
  10) Léon LECESTRE, Lettres inédites de Napoléon Ier (an VIII-1815), Paris, Plon, 1897, 2 tomes ; Léonce de BROTONNE, Lettres inédites de Napoléon Ier, Paris, Champion, 1898, 611 p. et Dernières lettres inédites, Paris, Champion, 1903, 2 tomes, 556 et 542 p. [Retour]
  11) Archives Nationales, AF IV/1046 à 1048. [Retour]
  12) Voir Simon DELACROIX, La réorganisation de l'Eglise de France après la Révolution 1801-1809, t. 1, Les nominations d'évêques et la liquidation du passé, Paris, Ed. du Vitrail, 1962, 487 p. [Retour]
  13) Voir Jacques-Olivier BOUDON, L’épiscopat français à l’époque concordataire (1802-1905). Origines, formation, nomination, Paris, Ed. du Cerf, 1996, 589 p. [Retour]
  14) Voir Jean-Michel LENIAUD, L'administration des cultes pendant la période concordataire, Paris, N.E.L., 1988, 428 p., p. 88 et suiv. et Pierre-François PINAUD, "L'administration des cultes de 1800 à 1815", Revue de l'Institut Napoléon, n° 132, 1976, p. 31-39. [Retour]
  15) Voir Louis MADELIN, La Rome de Napoléon. La domination française à Rome de 1809 à 1814, Paris, Plon, 1906 et Carlo NARDI, Napoleone e Roma. La Politica della Consulta romana, Rome, Ecole Française de Rome, 1989. [Retour]
16)
Voir Claude LANGLOIS, Le catholicisme au féminin, Paris, Ed. du Cerf, 1984. [Retour]